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Ce roman est d’inspiration « Pop Culture ». La musique est un élément primordial de l’histoire, présente à chaque début de chapitre et tout au long du récit.

Comme je suis sympa avec vous, j’ai déjà organisé des playlists que vous pourrez écouter quand bon vous semble ! Scannez les QR Codes, ou cliquez dessus.

Et, comme tout bon album de rock qui se respecte, une fois à la fin de ce roman, avancez jusqu’à la piste cachée !

 

 

« We are rats in a cage.
Suicide a gogo! »
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« Nous sommes des rats dans une cage.
Suicide à gogo ! »

Franckie Goes to Hollywood

 

Chapitre Un

Où il est question du jour où j’ai à coup sûr battu le record du monde d’apnée de Stéphane Misfud…
11 minutes 35 secondes… me demandant encore comment je me suis retrouvé dans une telle embrouille.

 

Pour battre un record, il faut un entraînement intensif quotidien, une équipe qui vous suit pas à pas, une abnégation totale, un peu de talent, une pincée de chance et un mental d’acier, car vous allez vous retrouver seul face à la mort. C’est difficile de se lever chaque matin en se disant qu’il faut se concentrer encore et encore, mettre cette combinaison et plonger, encore et encore… gagner quelques secondes encore et encore…

Ma technique fut beaucoup plus simple : un colosse de deux mètres m’a explosé la pommette avec son coude, puis m’a asséné un coup de boule, mais je n’en suis plus vraiment certain. Il m’a ensuite fait fléchir en me frappant le côté du genou, puis j’ai senti une magnifique clé de bras bien douloureuse.

Pour couronner le tout, une main immense m’a agrippé par les cheveux et m’a plongé la tête dans sa baignoire remplie d’huiles essentielles, de sels, de perles et de cubes de bain pour un véritable moment de plaisir et de détente ! J’ai même distingué, tout au fond, un galet effervescent qui parfumait délicatement cette agréable mixture dans laquelle j’allais sûrement mourir noyé : un pur délice !

Je ne vous cache pas qu’à un moment donné, j’ai espéré que mon plan, digne de Simplet, fonctionne. Mais il était maintenant évident qu’il avait dû me voir venir à des kilomètres, alors que moi, j’avais juste eu le temps de humer son parfum une fraction de seconde et de deviner sa présence. Je me suis dit bêtement : « Tiens, ça sent pas Sauvage, de Christian Dior ? » Non, en fait, ça sentait la mort et ça lui seyait comme un gant !

Souvent, un parfum finit un look, une personnalité. Là, c’était tout le contraire. C’était lui qui sublimait le parfum ! En dépit de la croyance populaire et du matraquage publicitaire, il n’y avait pas d’extrait de transpiration de Johnny Depp dedans. J’avais juste l’impression que c’était son odeur naturelle. Il aurait pu sentir l’ours, le loup, voire le chacal. Mais non, son odeur animale était magnifique, il touchait le nirvana.

L’eau du bain eut un effet revigorant et dans la panique, j’ai quand même tenté de me remémorer les derniers instants pour comprendre ce qui m’avait trahi. Voyons… Quand je suis entré dans ses appartements, les violons du Nessun Dorma caressaient le fond de l’air. J’ai tout de suite compris qu’il fallait que je rebrousse chemin, mais – inconscience, quand tu nous tiens – je me suis jeté dans l’antre de la bête. J’ai essayé de trouver une cachette, puis je l’ai senti, au sens propre comme au sens figuré : j’étais presque rassuré, ce n’était pas de ma faute.

Avant qu’il me plonge la tête dans sa baignoire, j’ai juste eu le temps d’entendre le célèbre ténor nous crier :

Quando la luce splenderà !
(Quand la lumière resplendira !)

Ed il mio bacio scioglierà
(Et mon baiser brisera)

Il silenzio che ti fa mia
(Le silence qui te fait mienne.)

Il nome suo nessun saprà !
(Nul ne saura son nom !)

E noi dovrem, ahimè, morir ! Morir !
(Et nous, hélas, devrons mourir ! Mourir !)

Dilegua, o note !
(Dissipe-toi, ô nuit !)

Tramontate, stelle !
(Ô étoiles, couchez-vous !)

Tramontate, stelle !
(Ô étoiles, couchez-vous !)

All’alba vincerò !
(À l’aube, je vaincrai !)

Vincerò ! Vincerò !
(Je vaincrai ! Je vaincrai !)2

 

Au final, les étoiles se consumaient dans cette eau trouble et j’espérais que c’était à moi que s’adressaient les conjurations de Luciano… car l’un de nous, seulement, à l’aube vaincrait ! Et pour l’instant, c’était très mal barré pour moi. On va dire que j’aime bien partir avec un handicap. Mais dans cette histoire, les handicaps, c’était moi qui les collectionnais. Il était immense, avec une carrure de rugbyman et une allonge de poids lourd. Un surhomme. Lui, il était tout droit sorti d’un roman de Tolkien :

« Les tresses de sa sombre chevelure n’étaient touchées d’aucun givre ; ses bras d’albâtre et son visage clair étaient lisses, sans aucun défaut, et la lumière des étoiles se voyait dans ses yeux brillants, gris comme une nuit sans nuages… »3

Lorsque j’étais enfant, avec mes amis, on se demandait quels étaient les signes probants du passage de vie à trépas.

— Mec ! Il paraît que quand tu crèves, tu vois ta life défiler devant tes yeux. Si un jour ça t’arrive… c’est un signe… un très mauvais signe.

Il faut croire que dans le doute de ma victoire, mon cerveau s’était mis en mode « défilement de ta life », au cas où. Au cas où ? Je me reconnaissais bien là. Merci pour la confiance qu’il m’accordait. Même lui, mon meilleur allié, doutait. Le plus triste dans une trahison, c’est que cela vient toujours de son plus grand général. Ma vie s’est jouée devant mes yeux en quelques bulles d’air échappées sous la pression féroce de mon assaillant. Merde, c’était un court-métrage ma vie ou quoi ? Je sais, c’était la bande-annonce ! Rien n’était encore perdu ! Mais comment en étais-je arrivé là ?

Les fils de ma vie s’enchevêtraient dans l’espace-temps. Comment un lieu ou une action passée vingt ans plus tôt pouvaient-ils avoir des répercussions aussi considérables aujourd’hui ?

 

 

« Hey, I’m gonna get you too,
another one bites the dust »
4

« Hé, je t’aurai, toi aussi,
encore un qui mord la poussière »


Queen

 

Chapitre Deux

Où il est question de mon père, du pourquoi plus jamais personne ne m’appellera par mon prénom et, surtout, comment j’ai expérimenté la notion de « déjà-vu ».

 

Vous qui lisez mes pensées, vous n’avez pas eu la chance d’avoir un parent célèbre, une Rock Star même ! Un des plus grands ! Moi, si ! Ça vous en bouche un coin, n’est-ce pas ?

À 19 ans, mon père partit pour Londres pour tenter l’aventure de sa vie : jouer dans un groupe de rock. Il attrapa quelques fringues, sa basse, puis vivota et virevolta jusqu’à un soir de 1971. En pleine soirée « underground » londonienne, il prit son instrument et exécuta un riff d’enfer, moitié rock, moitié funk. Trois musiciens assistèrent à la scène, se levèrent et se dirigèrent vers lui, subjugués par ce « son » tout droit sorti du futur.

— Hey man! On Tuesday, we’re holding an audition at Imperial College, and if you play like that, you could join the band! lança avec élégance un jeune homme aux cheveux longs et à la dentition digne d’un cheval.

Vous aussi vous avez appris l’anglais en France ? Ok, je traduis, c’est bien parce que c’est vous :

— Hé, mec ! Mardi, on organise une audition à l’Imperial College, et si tu joues comme ça, tu pourrais faire partie du groupe !

Heureux de décrocher une audition, il crama les planches et je pense qu’un nombre incalculable de vertèbres se déboîtèrent sur les « déhanchés endiablés » de sa musique. Mon père venait de rencontrer le futur plus grand groupe du monde : Queen !

Ouais, mon père était le bassiste de Queen ! Dans notre cité de banlieue, tout le monde connaissait l’histoire. Oui, le bassiste de Queen habitait en banlieue parisienne ! Enfin presque, merci le système scolaire français : « You knove wat aille mine ! »5

Résumons :

1) Un « petit » provincial, fils d’immigré qui plus est, qui apprend l’anglais avec un accent du Sud.

2) On va se l’avouer… Tuesday et Thursday, ça se ressemble pas mal. Nous, on a été plus malins : mardi et jeudi, impossible d’inverser.

Il est venu à l’audition le jeudi. Il a joué comme à l’accoutumée, divinement.

— Vraiment, c’est exceptionnel ! Le Mozart de la basse ! Qui peut électrocuter John Deacon6 ? Tu t’es trompé de jour, sweet boy such a shame! expliqua avec flegme et flamboyance le jeune Freddie Mercury.

L’audition aurait eu lieu un mercredi, il serait devenu une Rock Star. Oui, si l’audition s’était déroulée un mercredi, ça aurait été une tout autre histoire, car mercredi, il le connaissait super bien en anglais. Il est retourné en France, mais n’est jamais revenu dans son village. Il a préféré l’anonymat de la capitale et a repris une vie normale. Il a raconté cette anecdote à tous les dîners de famille, dans les soirées entre amis, dans la salle d’attente du médecin ou du dentiste, dans les bars, pendant que ma mère accouchait de moi, pendant les kermesses, les rencontres parents-professeurs, etc. Dès lors, tout le monde m’appela… Mercredi. C’était sûrement un moyen de s’en prendre à lui indirectement par pure jalousie et méchanceté.

Nous avons tous entendu des surnoms drôles, cool, affectueux, affreux, genre :

— Tiens ! Mais c’est pas « Gras du bide » qui nous rend visite ?

Le mien, c’était Mercredi, comme la petite fille de la famille Addams. À force, tout le monde pensait que c’était mon vrai prénom, et le pire, c’est que je dois encore réfléchir pour me souvenir du mien. La lose totale ! Tous mes proches m’appelaient ainsi, mes amis, les débiles de la cage d’escalier, les professeurs. Même eux ! Je les détestais tous… sauf une !

Je me souviens encore d’elle et de ce moment particulier. J’avais à peine quinze ans et nous avions réussi à nous débarrasser de notre vieille prof d’anglais qui sentait le patchouli à cent mètres. Elle avait commis l’irréparable : quitter son poste au collège pour nous suivre au lycée. « Pour un meilleur suivi pédagogique », disait-elle. On lui fit comprendre qu’elle n’avait peut-être pas la carrure de ses ambitions. On l’envoya à la maison de repos des professeurs dépressifs. Mais, vous le savez, un bonheur ne dure jamais longtemps. Le proviseur nous annonça qu’elle serait bien entendu remplacée par une collègue éminemment compétente toute neuve, pas encore sortie de l’emballage. On avait l’habitude de ces professeurs-remplaçants qu’on nous envoyait comme des Poilus lors de la guerre des tranchées. Ils venaient souvent de province. Ils nous bassinaient avec leurs anecdotes de « chocolatines » ou autres « poches plastique », qui provoquaient en nous sarcasme et dégoût. Oui, dégoût ! Le mot est fort, mais juste. Ces mots nous déchiraient les tympans et, surtout, cultivaient une certaine différence… Pire, de la supériorité. Nous n’avions plus qu’à déverser notre haine et plonger dans notre lutte des classes.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions devant la porte de la salle d’anglais, attendant notre proie. Elle comprendrait immédiatement à qui elle avait affaire et irait rejoindre sa « défunte » collègue, comme tous les autres ! On sentait de l’électricité dans l’air comme avant un fabuleux orage. Oui, elle périrait, telle une « Claude François » : électrocutée par nos regards et notre verbe de bas étage.

On entendait ses pas au loin, ceux d’une condamnée dans le couloir de la mort. Et là, enfin, elle apparut. C’était une femme d’à peine vingt-deux ou vingt-trois ans. Elle avait une silhouette parfaite, des cheveux « RouBurn », car je n’ai jamais su si elle était rousse ou auburn. Un regard d’un marron insolent strié d’étranges reflets rubis qui te traversait comme un rayon laser, un sourire narquois qui avait l’air de te lancer : « Oui, je sais que tu me regardes, et oui, je sais, je suis une bombe ! » Elle avait une robe en jean qui semblait avoir été cousue directement sur son corps, comme une deuxième peau, et le détail qui tuait sur place : le bouton dégrafé… Pfff… Les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki dans le même corps. C’était elle la remplaçante de notre « Harpie » de professeur. Elle s’arrêta devant nous, amusée par nos têtes déconfites :

— Bonjour, jeunes gens ! Quel accueil digne de Grease ! J’adore ! entonna-t-elle avec un sourire qui illumina le couloir miteux.

Nous entrâmes dans notre classe sans un mot, le souffle coupé. Les anges existaient au rectorat. Le purgatoire ne nous était pas indéfiniment destiné. Tout en sortant notre futur délicieux cours de son sac, elle se présenta à nous :

— Je m’appelle Lucy. Lucy MacLeod, du clan des MacLeod. C’est d’origine écossaise ! annonça-t-elle avec entrain.

Elle scrutait nos têtes consternées.

— Jeune homme, là-bas ! Pouvez-vous me dire une petite phrase en anglais pour me souhaiter la bienvenue dans votre établissement ? demanda-t-elle en pointant un doigt sur un groupe d’élèves, telle une baguette magique.

Un professeur qui s’intéressait à nous, sans sarcasme et sans zéro à la clé, du jamais vu ! Nous étions sans voix. Mais elle continuait de plus belle :

— Jeune homme ! Vous, là-bas, avec votre drôle de coupe de cheveux, enchaîna-t-elle, un peu exaspérée par notre manque de coopération.

Nous nous regardions tous en chiens de faïence. Mon voisin se désigna, mais elle leva les yeux au ciel :

— Non, pas vous ! Oui, vous aussi vous avez une drôle de coupe, mais votre voisin en a une encore plus bizarre… Oui ! Vous, là !

Son doigt me transperça, tel un missile programmé sur sa cible. Mon Dieu ! C’était moi ! À mon tour, je me montrai, honteux. Elle serra son poing victorieux :

— Oui ! soupira-t-elle avec soulagement. Comment vous appelez-vous ?

— Euh… Mercredi.

— Mercredi ? Ce n’est pas commun… J’adore !

Une histoire d’amour à sens unique débuta dans l’indifférence générale et dura un trimestre entier, le second, le plus long, presque une vie. Le bonheur ! Malheureusement, ils avaient réussi à retaper la vieille Harpie pour la dernière partie de l’année. Les médecins de l’Éducation nationale avaient des décennies d’avance sur la Science ! Notre ange s’envola pour aller remplacer une autre collègue du bestiaire monstrueux. J’ai alors juré de travailler mon anglais avec toute ma force et ma détermination, pour elle, rien que pour elle.

Mon cerveau s’emballe et accélère le film de ma vie. Je vous passe mes conquêtes, qui, par déception d’une rupture amoureuse ou alcoolisme, ont partagé mon existence ou mon lit, ainsi que mes jobs alimentaires. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! »7 Merci, Corneille, de résumer si bien ma vie. Cela dit, j’ai quand même vécu une jolie histoire, et une jolie petite fille en fut le fruit, « ma princesse », Louise. Mais cette belle histoire est devenue triste et banale. On se sépara, mon ex-femme quitta notre ville pour Biarritz et emporta ma princesse avec elle. J’ai alors décidé de les suivre. Je n’ai pas été le meilleur des maris, mais une chose est certaine, je ferai tout pour être le meilleur des pères.

Nouvelle région, nouvelle vie ! On me donnait ma chance et les responsabilités qui ne m’étaient pas accordées avant, comme tous ceux de mon quartier. C’était magique, je revivais.

Mon travail ? De riches acteurs, chanteurs ou startuppers louent des villas pour passer des vacances exceptionnelles. Ils aiment faire des fêtes somptueuses et je suis l’homme qui gère tout ça depuis une villa sublime. Enfin, j’étais l’homme qui gérait tout ça.

Le plus génial là-bas, c’était que les voisins ne se montraient pas trop curieux, et surtout, la fierté basque n’autorisait pas de s’extasier devant une pseudo-célébrité. J’entretenais des liens étroits avec mes anonymes voisins. C’étaient eux qui me gardaient dans la réalité de la vie, n’écoutant plus les sirènes de la nuit, les strass et les paillettes.

— Monsieur Mercredi ! Qui sera notre prochain invité célèbre ? avait un jour demandé mon anonyme voisin.

— George Clooney ! répondis-je avec fierté.

— Connais pas !

— C’est un acteur américain. C’est un ami de Brad Pitt qui est venu il y a quelques semaines, expliquai-je, étonné de devoir donner des précisions sur un tel monstre du cinéma.

— Qui ? Crade Pitt ? cria-t-il en réglant avec son doigt son sonotone dans l’espoir de mieux entendre.

— Nan ! Brad Pitt ! hurlai-je à mon tour en lui montrant une photo du duo d’amis sur mon téléphone.

— Aaaah ! Lui, je sais qui c’est. C’est le gars qui vend du café !

— Oui, c’est ça ! C’est un vendeur de café, confirmai-je en ricanant.

— Au fait, on fait un barbecue pour l’anniversaire de Jacqueline. Il sera invité, c’est un voisin !

— Je lui dirai. Il risque d’être très occupé, mais il sera charmé de cette attention.

Cette proposition n’était même pas cynique, juste une délicate attention. C’était une vie simple et charmante, sans surprises et sans tracas. Une vie que tout le monde voulait fuir de peur de s’ennuyer, alors que c’était pourtant la plus belle des vies.

Mais revenons à nos moutons et à ce moment crucial de ma vie. Nous étions le vendredi 1er mars 2019 et j’organisais un entretien collectif afin d’embaucher notre nouvelle brigade pour la saison. Ce jour-là, qui était pourtant une journée comme les autres, tout bascula.

J’entrai dans notre salle de réception. Une trentaine de personnes m’attendaient de pied ferme. Ils savaient que ce ne serait pas le travail de leur vie, mais qu’ils seraient quand même pas mal payés pour des employés sans diplôme. Je recherchais des gens sérieux, souriants, présentables, disponibles – très disponibles, très, très disponibles – et pas trop « gourmands » si possible. Les candidats étaient donc souvent jeunes. Je fermai la porte et m’avançai vers eux. Ils savaient qu’il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus, et que j’allais installer un climat de compétition. Ce n’était pas grave, ils avaient tous rêvé de participer à Koh-Lanta. Ils auraient l’occasion de réussir les épreuves d’immunité ou de trahir les leurs. C’était eux qui se regarderaient avec dégoût dans la glace le matin, pas moi. J’entendis la porte s’ouvrir dans mon dos et une voix féminine, ferme et suave, demanda :

— Bonjour ! C’est bien ici l’entretien d’embauche ?

Je dois avouer qu’avec l’âge, je devenais un peu suffisant. Je n’avais pas que ça à faire, j’avais un travail sérieux, moi. De plus, je reproduisais machinalement certaines de mes entrevues passées ratées. Mais cette fois, je n’étais plus du côté du « loser », mais bien du côté du décideur. Vous savez, celui qui, pendant un instant, a votre vie entre ses mains.

Je ne me retournai même pas. Je n’allais quand même pas m’abaisser à ça. Il y avait une meute de jeunes loups devant moi à qui je devais montrer qui était le mâle dominant du groupe, et c’était elle que j’allais sacrifier sur l’autel de la mauvaise foi :

— Oui, mais vous êtes en retard. L’heure, c’est l’heure. Merci de refermer la porte en sortant ! expliquai-je en lui faisant signe de dégager illico presto.

Un moment de silence. Je l’entendis trifouiller dans sa poche. Elle cherchait quelque chose. Je reconnus le bruit significatif d’une chaîne. Je fouinai dans ma mémoire et me rappelai le son que produisait l’ouverture de la montre à gousset de mon grand-père.

— Non. Pile-poil à l’heure ! C’est vous qui avez fermé la porte trop tôt, lança-t-elle avec un aplomb incroyable.

Elle rabattit le couvercle de sa montre avec assurance, me signifiant ainsi que c’était elle qui avait raison. À mon tour, je levai mon poignet gauche :

— Mon heure est la bonne, décrétai-je avec agacement, tout en désignant le cadran de ma montre « waterproof 50 mètres » qui devait sûrement rendre l’âme à cinq mètres de profondeur.

— Quel accueil digne de Grease ! J’adore ! Je m’appelle Lucy. Lucy MacLeod. C’est d’origine écossaise ! entonna-t-elle avec entrain.

Mon sang ne fit qu’un tour. Ce nom et cette voix me revinrent comme un boomerang en pleine figure après plus de vingt ans de trajet à travers le monde. Je ne vous explique pas la douleur à l’âme et à la tête. J’avais sûrement dû mal entendre. J’avais voulu entendre ce nom. En tout cas, c’était impossible. À son âge, elle avait autre chose à faire que de servir la jet-set pour un salaire de misère. Et d’ailleurs, il n’y avait aucune raison pour que mon ancienne prof d’anglais soit dans cette pièce. Aucune.

Un aparté : l’année précédente, je suis allé voir mes parents pendant mes vacances. Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, mais j’ai rencontré la vieille Harpie de prof dans la rue. J’ai raconté à ma fille quelques anecdotes croustillantes sur certains de nos cours avec ce monstro-prof. Alors que nous étions l’un à côté de l’autre au passage piéton, je n’arrivais plus à cacher mon fou rire. Pour noyer le poisson, je lui ai proposé de l’aider à traverser. Le déambulateur m’a ému. Elle m’a frappé le tibia avec et m’a crié à la figure :

— Je n’ai pas besoin de vous, jeune crétin ! Vous pensez que je ne vous ai pas reconnu ? Pauvre mec !

Quelle sale peste !

— Eh, vous ! me somma-t-elle de répondre sans me laisser le temps de reprendre mes esprits.

Je revins dans le futur à la vitesse de la lumière, tel un savant fou dans une DeLorean.

— Pardon ? baragouinai-je, outré, en essuyant d’un revers de main le filet de salive qui naissait à la commissure de mes lèvres.

— Oui, vous, là ! Non, pas vous, qui me regardez avec des yeux lubriques. Vous ! Celui qui me parle de dos, insista-t-elle avec un soupçon de défiance dans la voix.

Je me retournai pour découvrir une femme à la crinière blonde, chaussée de bottines, vêtue d’un joli chemisier blanc, d’une veste en cuir, d’un jean qu’on aurait cru cousu sur elle comme une seconde peau et… le détail qui tuait sur place : le bouton dégrafé… Pfff… Fukushima à taille humaine.

Elle retira ses Ray Ban en esquissant un sourire. Son regard d’un bleu intense me transperça tel un rayon laser. Elle me tendit son CV. Je chaussai les lunettes que je m’étais offertes pour mes trente-six ans, plus par nécessité que par coquetterie. Je lus les premières lignes :

Je la dévisageai de nouveau. Malgré sa blondeur et ses yeux extrêmement bleus, c’était bien elle ! Ça ne pouvait être qu’elle ! Elle qui me balançait avec nonchalance la beauté et la fraîcheur de ses vingt-deux ans à la figure. Elle m’arracha des mains la fiche, qu’elle déposa sur la pile des autres CV.

— Et vous, alors ? Comment vous appelez-vous ? me questionna-t-elle d’un ton agacé.

— Je m’appelle Mercredi, bredouillai-je comme un adolescent, totalement déboussolé.

— Mercredi ? Ce n’est pas commun… J’adore !

 

 

« I’ll never let you see, the way my broken heart is hurting me.
I’ve got my pride and I know how to hide,
all my sorrow and pain.
I’ll do my crying irain.»
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« Je ne te montrerai jamais
comme mon cœur brisé me fait souffrir.
J’ai ma fierté et je sais cacher ma peine et ma douleur.
J’irai pleurer sous la pluie. »


A-ha

 

Chapitre Trois

Où il est question de mon plan infaillible pour découvrir l’identité de cette fille, et surtout de mon appel à l’aide à un homme plus intelligent que la plus bonne des plus bonnes de tes copines.

 

Ok, je vous entends d’ici. N’a-t-il pas trop bu d’eau du bain du géant venu de la Terre du Milieu ? Il doit sûrement manquer d’air et son esprit déraille ! Ou pire : « Mais c’est sa fille, crétin ! » Vous ne valez pas mieux que la Harpie et j’espère que vous avez loupé votre station ou votre correspondance ! On a tous une part de monstre en nous et je commence à voir la vôtre. Moi qui avais une telle confiance en vous ! Ce n’est pas grave, je suis extrêmement bavard mentalement, alors je continue. Malgré la poigne de fer de « Mitsou le gosse de Paris », je pense que je suis bien parti pour le battre, ce satané record d’apnée. Je m’ennuierais presque…

Je dois avouer qu’à un moment, j’ai un peu douté de l’identité de cette fille, mais j’ai une base de données dans la tête de tous les jolis petits lots… heu… de toutes les physionomies que j’ai rencontrées dans ma vie. Une façon de marcher, une attitude, un regard, un sourire, des hanches, rien ne pouvait m’échapper et, sur ce coup-là, tout correspondait, tout matchait, sans le moindre doute possible. Toutefois, étant un très grand professionnel, j’ai vite zappé la chose pendant qu’elle réalisait son entretien.

Vous gobez vraiment tout ! J’ai fait comme tout le monde, j’ai cherché dans ma mémoire une preuve : un bouton, une cicatrice, un œil de verre, un tatouage. En vain. Je n’ai rien écouté de ce qu’elle m’a dit, alors je l’ai embauchée !

Bien entendu, j’ai très vite tout tenté pour avoir des informations supplémentaires. J’ai imprimé de faux formulaires pour le personnel demandant les renseignements sur la personne de confiance à contacter en cas de besoin : personne ! J’en ai fait un autre spécialement pour les employés étrangers avec le nom, le prénom, l’adresse et les dates de naissance des parents. Elle versa une larme, ils étaient morts alors qu’elle était encore une enfant, lors d’un accident de voiture dans les Highlands. Elle avait été élevée par son oncle et sa tante. Moi, je voulais juste le prénom de sa mère, ce n’était pas compliqué !

— Écoutez, mademoiselle. Vous savez, l’administration française est draconienne. Nous sommes dans un pays civilisé et sans ces informations, je serai peut-être obligé de me passer de vos services !

Qu’est-ce que je pouvais être suffisant !

Au final, ses parents s’appelaient Charles et Diana. J’ai tout de suite pensé qu’elle se foutait de ma tronche. Son oncle et sa tante étaient morts aussi : Oncle Ben et Tante May ! Et moi ? J’étais Peter Parker, peut-être ?

Elle n’avait pas de frères ou de sœurs, pas de cousines ou de grands-mères de plus de quarante ans. Mais pourquoi je me prenais encore la tête avec cette histoire à dormir debout ?

Tout à coup, une idée lumineuse me vint à l’esprit : faire comme si tout ça n’avait jamais eu lieu.

Vous savez, comme quand vous avez passé la nuit avec quelqu’un et que, en toute objectivité, ce n’était pas à inscrire dans les annales de vos conquêtes. Je dirais même qu’à première vue, vous ne formiez pas une super équipe. Vous aviez presque l’impression qu’elle regrettait d’être avec vous. Et lorsque, par hasard, vous recroisiez cette personne, un climat de malaise s’installait. Vous aviez été tellement nul qu’elle n’allait tout de même pas se jeter dans vos bras ! Et là, un pacte secret réalisé par télépathie se mettait en place : tout ça n’avait jamais eu lieu ! Les yeux de la fille brillaient de bonheur. Plus aucune preuve tangible ne subsisterait de cette soirée cauchemardesque, elle oublierait avec joie votre râle de plaisir digne d’un ours brun et surtout, votre visage. Oui, vu de près comme de loin, vous étiez moche, très moche même. Les copines avaient raison ! « Zut ! La cruche ! Avec ses exploits de la dernière fois, il se croit beau en plus ! J’ai trop le cœur sur la main ! »

On était le lundi 4 mars, jour où je décidai officiellement d’arrêter mes investigations. Alors que j’étais assis à la table de la cuisine de la villa, un verre de whisky à la main, la porte de service s’ouvrit brusquement. Une silhouette parfaite se détacha en contre-jour et deux yeux bleus piquetés d’incroyables reflets dorés transpercèrent l’ombre. Je vis un ange blond écraser sa clope dans le cendrier de l’entrée, puis vider d’un trait sa bouteille de soda avec nonchalance et sensualité. À ce moment-là, j’avais envie d’être une bouteille. Elle me fit un signe de la main avec un petit sourire timide et rangea son téléphone à l’arrière de son jean. Je répondis d’un sourire gêné, assailli par les innombrables sensations contradictoires qui explosaient dans ma tête.

Lorsqu’elle disparut dans le couloir, ni une ni deux, je pris des sacs de congélation et la pince à glaçon. Je me jetai sur la poubelle et le cendrier extérieur pour glaner mes preuves. Ma victoire était toute proche grâce au Dieu ADN. Je jubilais intérieurement : elle était coincée, faite comme un rat ! Je m’engouffrai dans mon destrier de tôle et d’acier et avalai l’asphalte à la vitesse de la lumière. Direction, la personne la plus intelligente du monde, la seule capable de résoudre ce mystère, un de mes meilleurs amis : « Numéro Treize ».

Numéro Treize habitait un grand appartement dans le centre-ville de Bayonne. Il adorait les vieilles pierres et appréciait être caché derrière ces remparts. Je frappai frénétiquement à la porte pour qu’il m’ouvre le plus vite possible, la peur au ventre à l’idée que mes preuves ne s’effacent pour toujours. C’était mon meilleur ami, un copain de classe qui avait aussi connu cette prof. Il était surtout doté d’une intelligence hors du commun. Einstein, à côté de lui, c’était son porteur d’eau.

J’étais certain de le trouver chez lui. Une telle intelligence comportait le revers de sa médaille. Terreurs, TOCS, phobies à la pelle : agoraphobie, anthropophobie, atélophobie, automysophobie, mysophobie, etc., et la pire de toutes pour moi : apéirophobie. Cela dit, je crois que ce n’est pas la phobie à laquelle je pensais. Quand on connaît tout sur tout, l’univers et le monde deviennent une jungle remplie de fauves microscopiques et de froides probabilités.

Pourquoi « Numéro Treize » ? Il aurait pu avoir tellement d’autres surnoms, mais il fallait un mélange entre un signe de chance exceptionnelle et une trace de froideur scientifique.

En 6e, nous n’étions pas encore dans la même classe. C’était un garçon renfermé qui collectionnait des notes touchant la perfection, donc personne ne pouvait le saquer. Sa classe devait se rendre à la Cité des sciences et de l’industrie de Paris, son parc d’attractions numéro un. Il avait même sa propre carte d’abonnement ! C’est dire ! Le ministère de l’Éducation nationale ordonnait d’ouvrir l’esprit des enfants défavorisés de banlieue aux arts et aux sciences. Bonjour les préjugés !

Ils n’arrivèrent jamais à bon port. Un rallye sauvage à la « Fast and Furious » sur l’autoroute entre une Porsche et une Ferrari se termina dans le bus scolaire. Résultat des courses, si je puis dire, 34 enfants, 2 enseignants, 1 pion, 2 parents d’élèves et le conducteur décédèrent dans un feu digne de la Saint-Jean. Tous sauf un… Numéro Treize ! Il s’était levé pour aller voir son prof de sciences au fond du car, les bras chargés des différents prospectus et plans de la Cité des sciences. Il avait déjà organisé la visite idéale par rapport au programme officiel de l’Académie. Lors de l’impact, il était debout dans le couloir et se retrouva éjecté en dehors du véhicule en un instant. Il survécut ainsi au brasier qui consuma instantanément le bus.

Seul rescapé, sa réputation s’en trouva forgée. Les mauvaises langues prétendaient que sa place dans le bus portait le numéro treize, et ce surnom lui fut définitivement attribué. Il lui fallait une classe d’adoption, et ce fut la mienne. Il s’assit à côté de moi. Comme j’étais le plus bavard depuis la maternelle, j’avais toujours une place libre près de moi. Le lendemain, tout le monde fut malade à cause d’une intoxication alimentaire à la cantine. Tous, sauf deux personnes : lui et moi. Nous avions mangé la même chose que les autres. Je ne l’ai plus jamais quitté. Nous sommes devenus amis pour la vie.

Des preuves de son incroyable chance, j’en ai à la pelle : 1996, il fut détecté comme « enfant à très haut potentiel intellectuel ». Des pourparlers avec des universités américaines furent organisés pour évaluer son intelligence et découvrir dans quels domaines il serait le plus prometteur. Au mois de juillet, il fut envoyé à New York pour expérimenter un nouveau protocole. Il excella en mathématiques, astrophysique, intelligence artificielle, génétique, médecine, philosophie. Il était tellement brillant que les universitaires le testèrent jusqu’à la dernière minute, ravis d’avoir trouvé la perle rare. Il rata son avion.

C’était le 17 juillet 1996 : explosion en vol du Boeing 747 de la compagnie américaine TWA au large de New York, peu après son décollage pour Paris. 230 passagers à son bord, aucun survivant.9

Un coup de chance, me direz-vous ? Ok.

6 mars 2003 : Numéro Treize revenait d’un colloque d’échange en astrophysique entre l’Europe et l’Afrique, en Algérie. Cette fois, il avait bien pris son avion. Le Boeing 737-200 appartenant à la compagnie Air Algérie s’écrasa peu après son décollage de l’aéroport de Tamanrasset, des suites d’une panne moteur. 102 passagers et membres d’équipage décédèrent. Une seule personne devait sa survie à son aspiration hors de la cabine et à sa chute sur un banc de sable. Il n’avait pas attaché sa ceinture de sécurité. Numéro Treize n’a jamais compris pourquoi, car il était très soucieux du respect des consignes de sécurité, qu’il écoutait toujours avec beaucoup d’assiduité. Un oubli sûrement…

Lorsqu’il s’écrasa au sol, il reçut un choc à l’œil. Il a depuis les yeux vairons, un bleu et un rouge. Avec son teint pâle, j’ai systématiquement envie de lui dire : « Vive la France ! »

Donc, si je dois voyager en avion avec Numéro Treize, je m’assieds sur lui. S’il loupe notre avion, alors je prends en otage l’hôtesse de l’air pour revenir sur le tarmac le plus vite possible !

Depuis Tamanrasset, il préférait vivre reclus tout en travaillant pour le monde entier. Détestant l’idée de demeurer totalement seul, il m’a suivi au Pays basque, car notre petite bande d’amis était son unique famille. Il collaborait avec plein d’organismes que je ne connaissais même pas. S’il bossait sur quelque chose, c’est que c’était très grave ! Moi, je ne voulais jamais savoir sur quoi il travaillait pour éviter de faire des cauchemars la nuit à propos de tous les horribles risques que nous courions tous les jours sans le savoir.

Quelque temps après avoir emménagé dans son nouvel appartement, son psy lui conseilla de faire un effort et de sortir pour combattre ses peurs. Un déménagement était une bonne occasion de repartir de zéro et de se réapproprier son espace de vie. Cet homme froid, intelligent, exquis intellectuellement, plein de TOCS et de phobies, ressentit une chose qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant : l’amour !

Lors de sa première escapade, il tomba amoureux, au premier regard, de la boulangère. Dès qu’il entra dans le magasin, ce subtil mélange entre l’odeur du pain et des viennoiseries, ce regard si doux, ce sourire si charmant, cette silhouette si élancée, cet humour et cet esprit si fin, fit mouche. Elle conquit ce cœur si dur fait de logique et de science. Mais quand on est trop brillant, on ne sait pas y faire. Il ne connaissait pas les signes, les codes, les us et coutumes de la drague. Chaque fois qu’elle lui offrait un gâteau, il se demandait comment elle pouvait gagner sa vie si à chaque client elle faisait le même cadeau. Il n’avait pas compris que ce n’était que pour lui.

Après presque cinq années de discussions artistiques, philosophiques, métaphysiques, à essayer de refaire le monde tout en se lançant des sourires et des regards gênés, il se décida enfin à commettre l’impensable : l’inviter à dîner ! Alors qu’il se dirigeait vers la boulangerie, se répétant depuis des heures son texte dont chaque mot avait été étudié pour être parfait – ce moment se devant d’être parfait pour une femme si parfaite – il distingua malheureusement sa dulcinée, bien trop proche d’une autre silhouette. De moins en moins éloignées, leurs lèvres se joignirent jusqu’à ne faire plus qu’un.

Abasourdi, cette image resta gravée dans sa tête. Il reconnut le savonnier du village voisin. Un individu plus que banal, « simplet » et plutôt asymétrique du visage. Une muse de Picasso. Il était tellement incompétent que la chose la moins dangereuse qu’il pouvait faire de son existence, c’était des savons. Et encore, ils étaient comme lui, moches et difformes. Oui, il était gentil, mais avait-il vraiment le choix ? Était-il assez intelligent pour être méchant ?

Comment cette contrefaçon de Picasso, inculte et plus que banal, avait-il pu voler le cœur de sa douce ? Comment avait-il réussi à le mettre sur le bas-côté, lui, un homme si brillant et beau comme un dieu, beau comme Bowie ?

Il se renferma sur lui-même et se consacra à son travail avec ardeur. Il retourna le lendemain à la boulangerie et réussit un exploit incroyable pour lui : sourire comme si sa vie en dépendait pour ne pas montrer son chagrin. Faire comme si tout cela n’avait jamais eu lieu.

Bref ! Cultivant sa tristesse et ses TOCS, il ne pouvait être ailleurs que chez lui.

N’entendant aucune réponse, j’entrai comme un « hajduk », disposant mes preuves sur la table, où trônait un tas de dossiers comportant des calculs et des trajectoires d’astéroïdes. Assis devant moi, Numéro Treize glissa ses lunettes sur la pointe de son nez en me regardant par-dessus :

— Mercredi, tu recommences avec tes délires ? asséna-t-il d’un ton agacé.

— Comment ça ? répliquai-je sèchement, vexé.

— Il y a plusieurs années, tu es venu dans mon salon comme une tornade en me tendant un sac contenant un verre. Te souviens-tu ? insista-t-il avant de s’arrêter de parler une minute pour scruter ma réaction d’un œil inquisiteur. Tu voulais que j’analyse l’ADN du nouvel ami de ton ex-femme et surtout, que je pirate les fichiers de la police nationale pour savoir si ce n’était pas un tueur en série recherché dans le monde entier.

Je baissai la tête, tout penaud. Il me lança l’estocade finale d’un ton moqueur :

— Ce qui est ressorti de cette fabuleuse expertise, c’est qu’il avait des gènes très proches… du saumon, sourit-il en joignant ses doigts sous son menton, les bras accoudés à la table. J’espère au moins que cette fois, tu as pris un sac de congélation que tu n’as pas utilisé auparavant ? m’interrogea-t-il avec une froideur scientifique.

Il réajusta ses lunettes sur son nez d’un index impatient, puis tourna la tête vers son ordinateur, sur le clavier duquel il se mit à tapoter à une vitesse vertigineuse.

— Qui est-ce ? demanda-t-il avec nonchalance, sans même relever la tête vers moi. Le petit copain de ta fille ?

— Non ! Elle n’a pas l’âge pour ça ! protestai-je, outré.

Un sourire machiavélique balafra son visage. Il s’arrêta de travailler et joignit encore une fois ses mains, attendant patiemment mon explication.

— Non, c’est… comment dire ? Euh… ce sont les traces d’ADN d’une de mes employées, qui – accroche-toi bien – fut notre prof d’anglais au lycée ! Tu sais, celle qui avait remplacé la Harpie, essayai-je d’expliquer avec un sourire assuré.

— Super ! Pas besoin d’analyse, alors ? rétorqua-t-il d’une voix totalement convaincue.

Il prit un dossier et le feuilleta pendant que je m’approchais un peu plus de lui :

— C’est plus compliqué que ça. Euh… c’était notre prof d’anglais, mais elle a toujours une vingtaine d’années.

— Sa fille, proposa-t-il sans même me regarder, happé par des formules mathématiques aussi incompréhensibles par le commun des mortels que des formules magiques.

— Non, c’est elle ! J’en suis certain ! affirmai-je en frappant du poing sur la table pour montrer toute ma conviction.

Il retira ses lunettes, excédé de devoir argumenter :

— Mercredi… Tu m’uses. Tu regardes trop de films ou de séries abracadabrantesques sur Netflix. Personne ne revient du passé ou du futur. Ce n’est pas un Terminator. C’est du grand n’importe quoi, et le pire, c’est que venant de toi, ça ne me choque même plus, soupira-t-il sur le ton d’un parent faisant la morale à son enfant.

Je mis les genoux à terre pour le supplier :

— Numéro Treize, je te jure que c’est réel. Viens la voir et tu comprendras ! Il y a vraiment quelque chose de bizarre chez cette fille.

— Écoute, Mercredi. Pour l’analyse, je dois avoir un échantillon de l’époque pour te dire si, en effet, ils sont similaires et qu’il s’agit bel et bien de la même personne. Donc, ta bouteille de soda ou ton mégot de cigarette ne me servent à rien, m’expliqua-t-il avec un calme olympien qui laissa même deviner dans sa voix un peu de compassion pour mon ignorance.

Ses mots résonnèrent en moi comme une gifle en pleine figure pour me réveiller d’un sommeil profond. Le monde s’écroulait sur mes épaules. J’avais fait tout cela sans réfléchir un seul instant, encore une fois. J’avais l’impression d’être l’homme le plus con de l’univers à ses yeux : con comme un savonnier ! Je pris mon visage à deux mains. Cela faisait plusieurs jours que je ne dormais plus à cause de cette histoire.

Il rangea ses lunettes dans son étui et adopta un ton plus chaleureux :

— Mercredi, il y a sûrement une explication logique à tout ça. Il y a toujours une explication logique. Allez, va te reposer, tu en as besoin, me suggéra-t-il d’une voix de charmeur de serpent.

Je le pris dans mes bras. Heureusement que mon porte-chance était là. Avec le temps, on finissait par s’habituer à ce petit mouvement de recul et à la raideur soudaine d’un corps animé d’un esprit empli de phobies.

Je relâchai mon étreinte probablement pleine de microbes, et sur le tas de dossiers, je reconnus une jolie enveloppe, ouverte avec soin et délicatesse. Le faire-part de mariage de sa dulcinée, la boulangère, était à moitié sorti. Je le pris et me mis à fanfaronner, essayant de détendre l’atmosphère :

— Tiens, moi aussi, j’ai reçu une invitation. C’est sympa, elle ne me connaît pas vraiment, elle ne sait pas à quel point je peux être dingue. En fait, c’est fou le nombre de personnes déjantées qui sont invitées à un mariage quand on y pense ! D’ici mai, j’espère pouvoir rentrer dans mon costard de cérémonie. Et toi, ça te fera du bien de sortir de ta prison dorée !

Il ne décrocha pas un mot et ne laissa transparaître aucune émotion. Tel un robot, il prit son téléphone et appuya sur un de ses contacts dans la page de ses favoris. Immédiatement, ma sonnerie se mit à retentir à tue-tête. On ne pouvait pas la louper, c’était la même que celle de Peter Parker dans le film Spiderman. Je vis sa photo et son nom apparaître à l’écran. Il me regardait avec étonnement.

— Dis donc, elle est assez unique, ta sonnerie ! Tu ne peux pas ignorer un appel en pensant qu’il n’est pas pour toi, insinua-t-il sur un ton un peu sec tout en coupant l’appel d’un geste dépité.

Je vérifiai mes notifications sur l’icône de mon téléphone. Soixante-quatorze appels manqués. Discrètement, j’allai dans l’historique. Une quinzaine de messages toujours pas écoutés. Je commençais à comprendre son exaspération. Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. J’essayais de voir son visage dans le reflet de la vitre.

— Tu sais, avec mon opérateur, je ne capte pas partout, tentai-je de me justifier. Tu as essayé de m’appeler ?

— Essayer n’est pas le mot juste. Mais l’essentiel, c’est que j’aie trouvé une oreille attentive à mes inquiétudes, estima-t-il en adoptant un ton qui se voulait rassurant.

— Ah ! Mais je suis là, maintenant. Tu peux tout me dire.

— Je ne crois pas que tu sois à présent la bonne personne ni que ce soit le bon moment. Un conseil, la prochaine fois : décroche. Allez, file ! J’ai beaucoup de travail. Les astéroïdes n’attendent pas pour s’écraser, s’empressa-t-il d’ironiser, comme pour se débarrasser de moi au plus vite.

Il pivota pour m’adresser un clin d’œil, puis se figea de nouveau face à la fenêtre. Je partis en traînant les pieds, le corps lourd de tout le poids du remords qui pesait sur moi. Toujours de dos, Numéro Treize leva sa main gauche pour me saluer, tandis que de sa main droite, il se triturait le menton, signe de son inquiétude. Ce n’était jamais un bon présage quand il le frottait ainsi.

Je sortis, mais, alors que j’étais au milieu de l’escalier de son bâtiment, je décidai de remonter à son appartement pour m’excuser encore une fois de ne pas avoir répondu à ses appels. Je me sentais tellement mal. J’entrouvris doucement la porte. Par l’entrebâillement, je l’aperçus se diriger lentement vers l’enveloppe sur la table. Il sortit le faire-part, chaussa ses lunettes et regarda une nouvelle fois l’invitation. Il la parcourut encore et encore, tout en essuyant des larmes gorgées de regrets et de tristesse sur ses joues. Je refermai silencieusement afin qu’il ne puisse pas se rendre compte que je venais d’assister à cette scène.

 

 

« Spiderman, Spiderman,
Does whatever a spider can, spins a web, any size
Catches thieves, just like flies,
Look out! Here comes the Spiderman! »
10

« L’Araignée, l’Araignée
Est un être bien singulier, dans sa toile, il attend
D’attraper les brigands
Attention ! Car l’Araignée est là ! »

Spiderman


Chapitre Quatre

Où il est question de ma manière de gérer mon « Spiderphone » et, surtout, de voir en quelques SMS à quel point je dois faire un travail de fond sur moi, mais, avouez, j’ai du potentiel !

 

J’étais à peine rentré de chez Numéro Treize que ma sonnerie de Spiderman retentit de nouveau. Je vérifiai de qui provenait l’appel pour ne pas encore zapper mon ami. C’était mon ex-femme, alors… je jetai mon téléphone sur le canapé. Si elle avait un truc à me dire, elle n’avait qu’à m’envoyer un SMS. Je n’étais pas obligé d’entendre sa voix.

Je cherchai dans mon frigo s’il y avait des restes de la veille ou de l’avant-veille, ou d’une veille indéterminée. Je fis un petit tour dans le bac à légumes « flétris »… Beurk ! J’optai donc pour un sandwich à la Scoubi-Doo et Sammy, à plusieurs étages, avec beaucoup de ketchup et de mayonnaise pour cacher un éventuel arrière-goût de « vieux ». J’entendis au loin plusieurs notifications. J’avais payé la pension alimentaire et ma part pour l’appareil dentaire de Louise, ça commençait déjà à me saouler.

Je vous entends d’ici : « Pourquoi tu réponds pas au téléphone ? » Un, je fais ce que je veux, et deux… j’ai eu un rencard avec une femme il a quelque temps. Visiblement, le pacte secret concluant qu’il ne s’était rien passé entre nous n’était pas partagé. Vous connaissez l’histoire, je ne plais pas à celles qui me plaisent et lycée de Versailles11. Appelez ça comme vous voulez : immaturité, lâcheté… On s’était déjà gâché la soirée, on n’allait tout de même pas se gâcher la vie. Je mis une chaîne de sport sur mon immense télé. Je zyeutai nonchalamment les messages et commençai à discuter avec mon ex.

Je suis d’accord, ces quelques malheureux messages ne me montrent pas sous mon meilleur jour. On va dire que c’est un florilège de mes mauvais côtés. Il y a encore tout un pan de ma personnalité à découvrir !

Recevant une nouvelle notification de message, j’y jetai un œil mauvais, un peu désabusé, mais retrouvai aussitôt le sourire en constatant que c’était mon autre ami : Sainte Colombe.

J’enveloppai le sandwich dans de l’aluminium, le stockai dans le frigo, puis attrapai toutes les bières que je pouvais prendre dans mes mains. Putain ! Quand est-ce que j’allais enfin grandir un peu ?

 

 

« C’est le nouveau phénoménal, freestyle du visage pâle
Le babtou est de retour, Achtung !
C’est parti ça vient de Saint-Denis
Direct issu de la génération Fonky-Tacchini »
12

NTM 

 

Chapitre Cinq

Où il est question de l’organisation d’un casse de haut vol mené avec l’ami le plus expérimenté pour ça, afin de trouver les informations qui lèveront peut-être définitivement mes doutes.

 

Mercredi 6 mars, 21h : mais qu’est-ce que je faisais là ? J’aurais dû être dans un fast-food avec ma fille pour manger de la junk food et lui faire passer le goût amer de l’examen médical. On aurait dû se raconter des anecdotes sur les cliquètements des machines, se moquer des expressions des infirmières, imiter le médecin ou se demander pourquoi, pour certaines analyses, on nous oblige à rester habillé, mais à retirer nos chaussettes. Il devait y avoir du Kevlar dans les chaussettes qui empêchait certains rayons de passer. On aurait dû rire et rire encore. J’attendais toujours le coup de fil de mon ex tout en étant accroupi derrière un bosquet dans le noir, tout de sombre vêtu, avec une cagoule sur la tête.

« Que diable allait-il faire dans cette galère ? Oh ! Que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez le risque de perdre votre fille ! »13

Je me croyais presque dans une pièce de Molière, « Les fourberies de Mercredi » !

Je repérai une silhouette s’approcher de moi d’un pas décidé. L’individu était de taille moyenne, mais avait des épaules et un cou de buffle. Sa musculature animale se voyait malgré l’épaisseur de ses vêtements. Il était habillé d’une combinaison sombre, de lunettes de soleil, d’un grand manteau à poils longs et, « le détail qui tue », des Nike Lebron 3 Retro QS bleu, blanc, rouge aux pieds. Il s’arrêta pour scruter les alentours, retira ses lunettes noires et me fixa d’un air grave. Puis, un sourire tout en or éclaira son visage, telle une aura magique. Aucun doute, ça ne pouvait être que lui : Sainte Colombe.

Il s’adressa à moi d’une voix rauque et puissante, avec ce petit accent identifiable entre mille, ce petit accent de la cité. Non, pas l’accent de la cité phocéenne ; lui il a « le pedigree, ça se reconnaît au débit, c’est parti, ça vient de Saint-Denis ! »14 Il était consterné.

— Vas-y ! Tu fais quoi avec ton bosquet ? T’es déguisé en agent Cetelem ou quoi ? Putain, la honte ! T’es pas dans une pub, frérot, chuchota-t-il en faisant un signe de la main à propos de ma santé mentale.

Je me redressai fièrement pour lui montrer que j’avais écouté ses conseils. Il écrasa sa main pleine de gros bijoux sur sa tête :

— Putain, j’ai eu peur que tu te sois déguisé en bosquet. J’me suis dit, il est con ou quoi ? Dans une maison, t’es grillé direct. La meuf, elle rentre et elle voit un bosquet dans son salon. Comment tu veux la kicker en bosquet, faut être con ! m’expliqua-t-il en mimant une scène de combat imaginaire.

— Heu… Et toi, avec ton manteau de fourrure, tu m’expliques ? demandai-je à mon tour, circonspect.

Mais, tel un rappeur dans une battle de flow, il « m’enchaîna » avec son ton moqueur :

— Vas-y, j’glandouille pas d’vant Netflix ! Hier, j’ai bossé le coup. J’me suis fait passer pour un livreur. Elle a un tapis avec des poils dans son salon. J’bosse mes dossiers, moi ! Allez, viens, tu vas te faire remarquer comme ça. On dirait un voleur de nains d’jardin, ironisa-t-il en repartant avec sa démarche de caïd des quartiers.

Les mains dans les poches, il se dirigea vers la petite maison de location de Lucy. Il ouvrit un des pans de son manteau et sortit son outillage de crochetage. Oui, vous ne rêvez pas, nous allions nous introduire par effraction. Aucune chance qu’elle fût chez elle ce soir-là. Je l’avais mise d’astreinte dans la villa et elle servait à la réception du soir.

Pour Sainte Colombe, entrer par effraction chez quelqu’un était quelque chose de banal. C’était le seul mec qui venait chez vous arroser vos plantes pendant vos vacances, tout ça sans jamais lui avoir demandé quoi que ce soit et sans jamais lui avoir donné vos clés. Ouvrir la porte fut un jeu d’enfant pour lui. Je n’avais même pas eu le temps d’imaginer comment il comptait s’y prendre qu’elle céda comme par magie. Je dois avouer qu’en mon for intérieur, j’avais espéré que notre rempart fût infranchissable.

Vous l’avez deviné, alors que Numéro Treize avait trouvé les arguments pour m’arrêter dans ma quête, Sainte Colombe avait ravivé la flamme, telle l’huile sur le feu. On ne pouvait pas dire que mes deux meilleurs amis s’appréciaient. Ils se respectaient tout en se craignant. Ils étaient chacun des maîtres dans leur domaine.

Sainte Colombe et moi nous connaissions depuis notre plus jeune âge. Nous étions voisins de palier. Comme ses parents rentraient tard et s’occupaient peu de lui, il était devenu une sorte de cousin de la famille. Souvent, il venait manger, voire dormir chez moi. Ses parents ne s’inquiétaient même pas de sa disparition. De toute manière, lorsqu’il était dans les parages, les insultes pleuvaient et les coups volaient. Les roustes étaient ses compagnons d’infortune.

Afin d’être plus autonome, Sainte Colombe vendait tout ce qui était monnayable : des CD piratés, des chaînes Hifi tombées du camion, des ordinateurs tombés du précédent fourgon, les soutiens-gorge des plus jolies filles du lycée, les réponses des devoirs sur table, la falsification ou la subtilisation de carnets de notes, le chantage, etc. Tout le monde savait que c’était lui. Personne n’arrivait à le prouver ou à le prendre la main dans le sac. Il s’en sortait toujours, comme la blanche colombe qu’il s’était fait tatouer sur le bras droit.

À l’âge adulte, il entra dans la cour des grands. Fini les modestes combines, il pouvait passer à la vitesse supérieure. Après être monté dans la hiérarchie des gangs, passant de caporal à caporal-chef, puis sergent, il visait à présent la place numéro 1 : maréchal de France de la magouille. Il arrêta très rapidement le déchargement de camions, ce n’était plus pour lui, ça salissait les mains et les manteaux de fourrure. Il pressentit l’engouement autour du poker et du Texas Hold’em. C’était là que le fric se trouvait, c’était là que les millionnaires viendraient perdre leur argent de poche. Qu’à cela ne tienne, il monta un tripot, illégal, bien entendu. Il prenait des pourcentages sur les pots pour être certain de ne pas être réglo avec la justice.

L’argent ? Il lui filait entre les doigts. La brigade financière s’intéressait à son train de vie un peu trop dispendieux. Grâce à son équipe d’avocates, de directrices au ministère des Finances ou autres commandantes divisionnaires, il faisait traîner les enquêtes. Oui, son équipe était exclusivement féminine et pourtant, il n’était pas vraiment beau, il n’était pas vraiment instruit. Quand vous étiez une femme et que vous aviez du pouvoir, vous ne recherchiez pas un petit toutou. Lui, son charisme était si puissant, hypnotique, presque « animal ». Passé le curieux moment au théâtre ou au restaurant trois étoiles où elles avaient l’impression de sortir avec le yéti, il tenait ensuite toutes ses promesses. En tête à tête, elles se métamorphosaient en petites souris piégées entre les pattes d’un guépard. Devenir une petite chose fragile dans la cage d’un fauve, quelle excitation !

Mais la police avait beaucoup trop d’informations, quelqu’un essayait de le faire couler. Alors qu’il vivait toujours dans l’appartement de ses parents, son sixième sens lui ordonna de partir. Il prit une poignée de billets, sortit, croisa dans les escaliers la BAC venue le déloger. On le regarda et on lui demanda où il comptait aller :

— J’vais chercher des croissants pour ma maman ! chouina-t-il pour sa défense, les yeux embués de larmes.

On le crut, comme toujours. Direction Roissy, premier avion pour les States. Arrivé là-bas en jean et baskets, sans connaître un mot d’anglais, il vécut dans un petit motel de Los Angeles. Il se rappela les péripéties de Christophe Rocancourt et décida de faire comme lui. Il prit deux Bibles, une en français et une en anglais, et commença à apprendre la langue. Comme son mentor le disait : « J’ai choisi d’exploiter la connerie humaine, de soulager les gens qui ont de l’oseille ! » Et de la connerie, il allait en trouver pendant des années ! Mais un jour, las de ses arnaques, il décida de monter le fameux « dernier coup », celui qui devait le mettre à l’abri pour toujours. Il lui fallait trouver de l’argent frais. Il retourna en Californie pour « soulager » le milieu des trafiquants de drogue notoires. Un soir, il repéra un véhicule qui le suivait et qui s’immobilisa à sa hauteur à un feu rouge de Santa Monica boulevard. Dans une bagarre, c’était toujours le premier qui frappait qui gagnait. Il saisit son arme et tira six coups de feu en direction de la voiture, avant de s’enfuir pour sauter dans le premier avion à destination de Paris.

Très vite, il comprit qu’ici non plus, il n’était pas le bienvenu. Il était à peine arrivé devant la porte de l’appartement de ses parents qu’on lui mit un canon sur la tempe. De nouvelles personnes avaient pris le contrôle des différents cartels et aucune concurrence n’était admise. Il était persona non grata15 et, s’il remettait les pieds dans le coin, ce serait un casus belli16. Il était parti quelques années et il ne comprenait plus rien à l’argot des banlieusards des écoles de commerce. Les trois hommes de main qui avaient essayé de le canoniser pour la postérité furent violemment jetés par-dessus la rampe d’escalier. Il descendit calmement et dépouilla les trois corps au sol. Pourquoi était-il revenu chez lui ? Il prit cette altercation comme un signe du destin. Il n’avait plus rien à faire ici. Il récupéra mon adresse sur l’un de nos messages et, un jour, je le retrouvai sur le pas de ma porte. C’était l’occasion pour lui de se faire oublier, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie.

Et maintenant, voilà que je me trouvais avec lui sur le paillasson de Lucy !

— Tu t’essuies les pieds en entrant ! C’est pas parce qu’on entre par effraction qu’on doit tout salir, chuchota-t-il avec une certaine agressivité.

Là, j’avais l’impression de le voir revivre. Depuis qu’il nous avait rejoints, passé la période du repos du guerrier qui lui fut salutaire, on le sentait chafouin, limite, énervé… Un lion tournant en cage. Être un citoyen « modèle » depuis des années l’avait rendu aigri. Là, il ressuscitait !

Je commençai à fouiller dans les tiroirs, machinalement, de la même manière que dans les séries policières que j’aimais regarder. Il me fixait, droit comme une statue, les deux poings sur ses hanches :

— Putain ! Tu fais quoi ? La meuf, elle a traversé le temps ! Tu crois qu’elle va ranger son blaster dans l’meuble ? Elle est pas conne, on l’a choisie et on l’a briefée. Tu crois quoi ? Ici, ça sent la magouille, ça sent l’arnaque. Tout est normal, il n’y a même pas une caméra ! Elle doit avoir un très gros secret à cacher, analysa-t-il en scrutant la pièce tout en mâchant un chewing-gum imaginaire.

Tout à coup, mon téléphone s’alluma et sa sonnerie reconnaissable entre mille retentit à fond dans tout le salon. De peur, je refusai l’appel avec hâte. Il me suffit de lever un regard paniqué vers lui pour deviner que j’allais passer un sale quart d’heure.

— Putain ! T’es l’roi des blaireaux ! J’savais que j’aurais dû venir tout seul. Tu veux pas appeler les keufs non plus ?! Putain, c’est quoi cette sonnerie de débile mental ? Le mec, il a la sonnerie de Spiderman. Grandis dans ta tête ! hurla-t-il en tapotant son crâne de ses doigts immenses pour me signaler que j’étais con.

« Bip ! Bip ! » Je montrai mon téléphone, qui me notifiait un SMS. Je gesticulais, comme si je ne pouvais plus me contrôler. Sainte Colombe s’assit dans le canapé. Il était totalement dépité.


— Règle no10 : les casses, jamais en famille ! J’ai enfreint une putain de règle, c’est ma faute ! se plaignait-il en tenant sa caboche dans ses mains monstrueusement grandes.

Je retirai un gant pour ouvrir le message sur l’écran.

— Oh non ! C’est mon ex ! Ils gardent Louise en observation cette nuit, annonçai-je, le souffle court.

— Quoi ? Putain ! Vas-y, elle a rien fait, la p’tite ! Elle bosse super à l’école, c’est pas une délinquante ! C’est une erreur judiciaire. Ils vont pas s’en sortir comme ça. J’vais appeler mon avocate, direct ! Ce soir, elle dort dans son lit, la p’tite, elle ira pas dormir en prison, assura-t-il en sortant son téléphone à la recherche du bon contact.

— Mais non, ils doivent faire des examens complémentaires. Les médecins sont inquiets, dis-je en m’écroulant à mon tour dans le canapé, dépité.

Je me massai le front et en profitai pour faire disparaître une larme discrètement. Sainte Colombe me regardait avec détermination :

— C’est un casse qui pue ! Y’a trop de trucs chelous. On trouve et on se casse ! conclut-il en se levant à toute vitesse, bien résolu à finir ce qu’il avait commencé.

— On ne trouve rien du tout ! J’m’en fous de tout ça maintenant ! Ma princesse est malade et moi, je suis dans la maison d’une employée. Je vais finir en taule ! Quel con ! Mais quel con ! martelai-je en me frappant le visage comme pour me réveiller d’un cauchemar.

Je relus frénétiquement le message comme si le texte pouvait changer à n’importe quel moment et modifier le cours du temps. Sainte Colombe, lui, était toujours au taquet.

— Imagine que t’es une meuf, avec un blaster et de la technologie extra-terrestre contenant toutes les informations de la mission… Tu les caches où ? Elle doit les mettre à un endroit où tu peux tout prendre en 30 secondes et t’enfuir. Elle a une décoration bateau. Il n’y a aucune personnalité ici. Pas de photos, pas d’objets donnant du style, pas d’âme. Elle s’en fout de cet endroit, elle peut partir quand elle veut. C’est pas dans les meubles. Elle est entrée dans cette maison et a vu la cachette parfaite du premier coup d’œil. Elle a choisi cette maison pour sa cachette, analysa-t-il en tapotant son doigt sur ses lèvres charnues.

On sentait le vécu dans l’approche. Il passait dans chaque pièce, tambourinant sur les murs et donnant de petits coups de pied sur le sol. Je retirai ma cagoule tout en recoiffant mes cheveux :

— Sainte Colombe, on arrête tout. J’ai dit que des conneries, je suis parti en live total. Ma fille est malade et je n’ai plus rien à faire ici.

— N’importe quoi, frérot. J’l’ai vue hier et c’est carrément sa gueule, à la prof ! Il manquait plus qu’elle me dise « open your book ! ». Tu me crois si débile pour te suivre juste parce que tu me dis un truc ? Après toutes les conneries que tu as débitées chez moi, j’ai vraiment cru que tu avais un « pète au casque » ou que tu te droguais. Alors je suis venu chez elle pour la voir et aucun doute, je l’ai reconnue direct ! Bon, j’sors, j’vais faire le tour de la maison. Y’a un truc chelou. Tu bouges pas, t’as assez fait de conneries pour ce soir, me menaça-t-il d’un doigt inquisiteur.

Et là… le silence… éprouvant. Chaque seconde ressemblait à des minutes, chaque minute à des heures. Chaque ombre, chaque bruit devenait suspect. Les scénarii les plus loufoques s’enclenchaient dans mon imagination. Je voyais le RAID encercler la petite maison et lancer l’assaut. Ils me trouvaient sur le canapé et me menottaient. Dehors, des cars de journalistes m’attendaient. On retirait ma cagoule et, à ce moment-là, stupéfaction ! Qui était ce maître de l’infiltration ? Qui était le cerveau de ce casse à la « Ocean’s Eleven » ? J’imaginais mes parents et mon ex-femme découvrant mon visage grave sur toutes les chaînes d’information en continu. Le lendemain, tout le monde essayait de cacher à ma fille les différents tabloïds où son père était considéré comme l’ennemi public no1 dont on exhibait le portrait, donnant à la populace la preuve et tous les témoignages d’experts.

Sainte Colombe débarqua en furie, ce qui me fit sursauter comme un diable qui saute de sa boîte, m’éjectant de mes songes. Il se dirigea vers la pièce la plus éloignée de la maison. Il arborait un sourire sarcastique. On ne la lui faisait pas !

— Viens avec moi ! On sait jamais, tu pourrais servir à quelque chose.

On entra tous les deux dans la chambre. Il resta là, à scruter la pénombre, muet, puis donna sa conclusion :

— La distance est trop courte. Le côté de cette fenêtre est plus éloigné d’au moins 50 cm de l’extérieur de la maison, et ce n’est pas un château fort. Quand tu tapes sur le mur du fond, c’est plein, donc on a voulu faire croire que c’était le mur extérieur, dit-il avec beaucoup d’assurance et de fierté, comme s’il venait d’expliquer à Watson quels indices lui avaient échappé.

On retira le lit, la tête de lit, et là, en plein milieu du mur, on tomba nez à nez avec une petite prise. Il me regarda d’un air victorieux et la démonta tranquillement.

— Une prise à cet endroit ! C’est comme si tu mettais des chiottes dans une cuisine, ça sert à rien.

Aucun fil n’y était relié. Il y avait un trou dans le mur, tel un minuscule coffre-fort intelligemment dissimulé.

— Vas-y, toi. T’as des mains de gonzesse, m’ordonna-t-il, tel un officier.

— Quoi ? J’vais pas foutre ma main dedans ! Y’a p’t’être des souris ? me défendis-je en cachant mes mains derrière mon dos.

— Putain ! Grouille-toi ! Y’a du monde dehors. J’pense que le RAID sait qu’on est là… chuchota-t-il en scrutant les fenêtres avec inquiétude.

J’engouffrai ma main à toute vitesse. J’avais l’impression d’être un candidat dans Fort Boyard. Vous savez, celui qui met la main dans des jarres bourrées de trucs collants, d’araignées et de rats. Mon visage affichait un parfait dégoût, mais s’illumina lorsque je saisis un sac en plastique.

— J’ai trouvé quelque chose ! m’extasiai-je en exhibant mon trophée avec fierté.

Il me l’arracha violemment des mains pour vérifier son contenu. J’essayai d’examiner minutieusement toutes les choses collées à ma main. Heureusement que je n’y voyais rien. Sainte Colombe sortit son portable et prit des photos des différents papiers et pièces à conviction. Lorsqu’il eut terminé, il remit tout dans le sac en plastique et me chuchota un nouvel ordre :

— Remets ça où tu l’as trouvé.

— Non, mais c’est dégueu ! Je remets pas ma main là-dedans ! me rebellai-je en les cachant de nouveau derrière moi.

— Remets ça où tu l’as trouvé ! Tu veux qu’on nous chope avec des trucs volés sur nous ? susurra-t-il en tapotant son doigt sur ma tête pour que je réfléchisse enfin.

Après avoir tout remis en place dans la pièce, nous nous dirigeâmes vers la cuisine. Sainte Colombe ouvrit le frigo et en inspecta minutieusement le contenu. Il n’y avait pratiquement rien. Soit elle n’avait pas besoin de manger, soit elle faisait un régime drastique. Il trouva une bouteille de bière, s’assit dans le canapé et mit ses pieds sur la modeste table du salon tout en la sirotant tranquillement.

— Je mets tout sur mon Google Drive. J’te partage le dossier, précisa-t-il sans même me regarder.

Le réseau était assez pourri, ce qui nous laissait du temps pour examiner la petite maison avec attention. Je vis son air de dur à cuire fondre comme neige au soleil. Je le connaissais par cœur, en long et en large. Après toutes ces années, je pouvais presque lire dans ses pensées :

« Il se dit qu’il serait peut-être intéressant de se trouver une jolie petite femme qui l’aimerait, d’avoir des enfants, une jolie petite demeure et d’enfin arrêter ses conneries. Comme s’il était capable de faire autre chose que des conneries. Il doit se jurer à lui-même que son nouveau projet sera le dernier. Il pourrait se faire un beau pactole pour vivre tranquille dans une belle maison avec une famille aimante. Lui aussi, il en a le droit. »

Une fois les ultimes fichiers uploadés, il décida de les parcourir vite fait avant de les effacer pour ne laisser aucune trace de notre passage. Je regardai par-dessus son épaule des photos en couleur et en noir et blanc, des lettres, des passeports. Il tapota son index sur ses lèvres :

— Y’avait un genre de vieux document avec du papier comme on n’en fait plus, me dit-il, la mine renfrognée, en scrollant à toute vitesse son écran. Ouais ! C’est celui-là ! vociféra-t-il, le poing levé.

À première vue, c’était une antique carte d’identité avec les informations écrites à la main. Il zooma sur le portrait : c’était bien elle !

— Hein, ma coquine, on est brune à la base ! gloussa-t-il, heureux comme s’il avait démasqué une traîtresse.

Il continuait de se balader sur la pièce d’identité avec son doigt.

— Hey, Darling, c’est tout en français ! Voyons, voyons… Nom : Guibon. Prénom : Lucienne. Ok ! T’es aussi écossaise que je suis russe, et en plus, t’as un prénom de grand-mère !

Ses yeux étaient totalement éberlués. Il descendit plus bas et agrandit encore l’image, pour mieux déchiffrer l’écriture :

— Née le 16 avril 1896 ! Putain, ma belle, t’es bien fraîche pour une meuf de presque 123 ans ! hurla-t-il, estomaqué.

— Quoi ? Mais c’est pas possible ! criai-je, effaré. C’est peut-être les papiers de sa grand-mère ? imaginai-je, les mains devant la bouche, toujours aussi ahuri.

— Ouais, et génétiquement, de la grand-mère à la petite-fille, elles ont toutes la même chetron et le même boule ! s’esclaffa-t-il en me montrant une photo d’une autre époque.

Il se figea et tourna la tête vers une fenêtre. Il finit sa bière d’une traite tout en effaçant les photos et se dirigea vers l’entrée.

— Allez ! On s’casse tout de suite ! commanda-t-il en scrutant avec inquiétude les fenêtres.

— Il y a un problème ? On est découverts ? murmurai-je avec effroi, essayant à mon tour de trouver des indices dehors.

— Tu sors le premier, tu cours jusqu’à ta voiture et tu rentres chez toi. Quoi que tu entendes, quoi que tu voies, tu t’casses ! aboya-t-il en tapotant son doigt sur mon front comme pour ancrer l’idée dans ma tête.

Je m’étais mis à avoir des bouffées de chaleur et j’avais un œil qui commençait à tourner malgré moi. Il me claqua ses mains sur la figure comme pour réveiller un boxeur presque KO.

— Demain matin, tu vas voir ta p’tite avec des croissants. Elle a besoin de toi, et c’est dégueu le p’tit-déj à l’hosto. Tu l’embrasses de la part de tonton et ensuite, tu retournes bosser, tu fais comme d’habitude. Quoi qu’il se passe, c’est moi qui t’appelle, ok ? Toi, tu m’appelles pas. Jamais ! Quoi qu’il se passe… C’est un ordre !

Il me claquait de plus en plus fort en voyant mes jambes défaillir. Je pris une grande inspiration, remis ma cagoule et me tins prêt à sprinter à toute vitesse. Il ouvrit doucement la porte et entonna :

— GO ! Cours de toutes tes forces !

Usain Bolt n’avait qu’à bien se tenir, car mon démarrage fut faramineux et mes foulées exceptionnelles. Sainte Colombe suivait ma course des yeux, comme pour protéger mes arrières, en souriant. Quand on était enfants, il disait que je courais comme un malade mental qui s’échappait de l’asile et je crois que, pour une fois, il avait raison.

Mais je ne pouvais pas me résigner à le laisser tout seul là-bas. Dans un sursaut de courage et d’inconscience, je décidai de faire demi-tour. Je pense que mon cerveau commençait à manquer d’oxygène. En m’approchant de la petite maison, j’aperçus trois autres silhouettes encerclant Sainte Colombe. Je me cachai derrière un arbre, assistant, incrédule, à la scène.

Sainte Colombe resta immobile quelques instants, ses lunettes de soleil vissées sur son nez, humant l’air frais de la nuit. Il tourna la tête vers moi et, d’un geste discret, m’ordonna de partir. Il me lança un sourire mêlant assurance et crainte. Je distinguai alors avec stupéfaction le canon d’un pistolet sur sa tempe. Je reculai sans bruit pour reprendre ma route et entendis au loin celui qui semblait être le chef lui brailler au visage :

— Alors, la « Négresse Verte » ! Comme ça, on revient dans les affaires sans prévenir ?

 

 

« I was just guessing at
numbers and figures
Pulling the puzzles apart »
17

« Je ne faisais qu’évaluer
des chiffres et des nombres
Qu’essayer de percer ton mystère »


 

Coldplay

Chapitre Six

Où il est question de Numéro Treize, de ses doutes sur la science et comment il se débarrassa de ses TOCS en une fraction de seconde.

 

Je fais face à un cruel dilemme. Comment vous expliquer quelques échanges de textos, quelques non-dits, des aveux glanés à droite et à gauche ou des choses devinées dans les yeux de mon meilleur ami ? J’ai donc décidé d’assembler les pièces du puzzle et de vous le narrer, tout cela empaqueté dans un joli paquet cadeau qui brille. Voici ce qui s’est passé chez Numéro Treize peu après mon départ de son appartement.

Ce qui était étonnant dans la demeure de Numéro Treize, c’était que vous pouviez venir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, son appartement était toujours nickel. Son meilleur allié était ce petit aspirateur sans fil qu’il faisait fonctionner à volonté toute la journée lorsqu’une miette apparaissait comme par magie.

Dans le tableau périodique des éléments, chaque chose avait sa place, chaque chose était rangée, il avait la même organisation chez lui. Une des chambres avait été transformée en laboratoire. Il était tellement bien entretenu qu’on avait l’impression qu’il n’avait jamais servi. Tout était propre, ordonné, aseptisé. Ses tenues étaient lavées et repassées par le même pressing, exactement de la même manière depuis des années. Chaque vêtement était soigneusement plié dans un sac hermétiquement fermé afin d’éviter le contact avec d’éventuels microbes, puis rangé à sa place dans le dressing. Souvent, Numéro Treize portait des gants en cuir pour prévenir tout contact et nettoyait machinalement tous les objets qui étaient pourtant exempts de germes. Tout cela le rassurait, il maîtrisait la situation et avait la mainmise sur tout.

Depuis mon arrivée dans son salon, il se passait quelque chose d’étrange. Il avait deviné cette faille dans l’espace-temps. Il avait senti que quelque chose avait irrémédiablement changé. Ce n’était pas gigantesque, juste une petite poussière, un grain de sable, une goutte d’eau qui avait bouleversé l’équilibre de l’environnement. C’était un minuscule battement d’ailes de papillon qui provoquait à l’autre bout du monde une tempête spectaculaire.

Dès que j’eus quitté l’appartement, et après « avoir pleuré sous la pluie », il se rappela qu’il avait gardé l’ensemble de ses bulletins scolaires et divers diplômes, classés comme il se devait : par année. Il ouvrit le carton. Chaque année était confinée dans un sac, lui aussi hermétiquement clos. Une image lui revint à l’esprit : ce furtif moment où il avait aperçu par la porte entrebâillée de la salle des professeurs, Lucy, notre prof, lécher les enveloppes renfermant le bulletin scolaire. Oui, à l’époque, les enveloppes n’étaient pas autoadhésives, il fallait lécher la colle. Il se remémora en un instant le sentiment de dégoût que cela avait provoqué en lui. Qui savait ce qu’il y avait comme microbes sur ces enveloppes ?

Il retira un échantillon de colle mélangée à la salive du sujet et commença les manipulations pour en extraire l’ADN, espérant que le temps n’avait pas trop altéré les preuves. Il fit la même chose sur la bouteille de soda et sur le mégot, puis laissa œuvrer les machines. Il partit se coucher, me maudissant de lui faire faire une action aussi idiote, aussi illogique.

Nous voyons tous le Temps comme une rivière qui s’écoule. Nous nous voyons comme un bateau voguant sur cette rivière, le chemin parcouru est le passé, là où nous sommes, le présent et ce que nous voyons à l’horizon, le futur, mystérieux… Désolé, la rivière du temps est gelée ! Voyez plutôt le Temps comme un château de cartes. Il faut l’imaginer comme des paquets de cartes les uns sur les autres. Les cartes sont comme des photographies du passé, du présent et du futur, qui coexistent. Il n’y a rien qui s’écoule. L’écoulement du Temps est une illusion. La preuve, le coup de fil que reçut Numéro Treize, qui le fit entrer directement dans un nouveau jeu de cartes.

— Allô ? Écoute-moi bien, blaireau ! Je connais tes sentiments pour ma copine et je t’ordonne de ne pas venir à notre mariage. T’as rien à y faire, j’veux pas te voir. C’est pas la peine de te montrer, toi qui te crois supérieur aux autres ! D’ailleurs, tu te crois supérieur à moi, mais c’est moi, oui, moi ! qui ai cette femme dans mon lit ! Ah ah ah ! Allez, passe à autre chose… pauvre con !

Il entendait des rires et des cris derrière, tous joyeusement saouls et fiers que le savonnier ait marqué son territoire tout en clouant le bec de ce pédant prétendant. Il lui raccrocha au nez comme une gifle à la figure. Pourquoi l’humilier devant tout le monde par téléphone ? Pourquoi avait-il eu besoin de l’insulter encore ? Une énorme colère monta en lui : « Ils me le paieront, je le jure ! », pensa-t-il un court instant. Il se força à reprendre une respiration plus lente, ce qui le calma instantanément.

Numéro Treize entra dans la salle de bains et contempla sa barbe de six jours. Cela faisait six jours qu’il ne s’était pas lavé et qu’il n’avait pas changé de vêtements. On était le dimanche 10 mars et il venait tout juste de finir ses analyses ADN. Il se dirigea vers la cuisine pour trouver quelque chose à manger. Les assiettes s’empilaient dans l’évier, la table était pleine de boîtes et de paquets ouverts. Dans son salon, les dossiers s’entassaient. Des feuilles volantes remplies de notes jonchaient le sol. On avait l’impression que la tornade de Dorothy dans Le Magicien d’Oz s’était abattue chez lui. Seuls sa chambre et son laboratoire étaient restés impeccables. Il faisait très attention à son outil de travail et n’avait pas dormi dans sa chambre depuis tout ce temps. Avait-il dormi d’ailleurs ? Six jours qui semblaient ne représenter que cinq minutes d’une vie.

Tout avait basculé à partir du moment où, le lendemain de ma visite – le mardi matin – il sortit sa chemise de son sac, s’habilla comme à l’accoutumée, et, suivant le rituel immuable imposé par ses TOCS, entra enfin dans son laboratoire pour analyser les résultats. Le temps défila alors de haut en bas. Les échantillons étaient parfaitement identiques. C’était exactement la même personne ! Il poussa ses vérifications avec des collègues chercheurs situés dans le monde entier. Profitant du décalage horaire, il put travailler non-stop avec les meilleurs scientifiques de tous les pays, rebondissant sur les trouvailles des uns, certifiant les résultats des autres.

Ses amis de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) œuvraient sur la « méthylation ». En gros, grâce à leurs travaux, on pouvait connaître votre âge avec un crachat, à cinq ans près. Conclusions : sur l’échantillon « numéro un », qu’il appela « Lycée », la personne devait avoir à peu près cent ans. L’individu de l’échantillon « numéro deux », dit « Soda », aurait vingt ans de plus, soit cent vingt ans !

Il n’avait fait aucune erreur, il avait tout testé trois fois et cela avait été confirmé par les plus éminents scientifiques californiens. La prof d’anglais de son souvenir avait à peine vingt-deux ans.

Son téléphone sonna encore. Le nom « Sainte Colombe » s’afficha sur son écran. Il ne l’appelait même pas pour son anniversaire, cela devait être urgent. Il décrocha et resta muet, écoutant attentivement son interlocuteur. Il lui répondit finalement avec sérénité :

— Quelle heure est-il ? 23 h… Ok, laisse-moi trente minutes, j’arrive.

Il se rasa, prit une douche et s’habilla à toute vitesse. Il jeta à terre les dossiers et les papiers se trouvant sur les meubles pour retrouver son portefeuille et les clés de sa voiture. Il se dirigeait vers la porte lorsque son téléphone portable sonna une nouvelle fois. C’était un confrère qu’il avait sollicité pour ses recherches, un expert dans son domaine.

— Merci de me rappeler si rapidement, professeur Valentin. Je suis vraiment désolé de vous avoir incommodé ce matin. Je sais que vous n’exercez plus depuis longtemps et que je vous ai dérangé dans votre retraite… Quel livre pourriez-vous me conseiller pour la suite de mes investigations ? Je suis comme qui dirait dans une impasse, moi qui ai peu de connaissances dans les domaines… paranormaux, bredouilla-t-il, honteux d’utiliser un mot si peu scientifique.

Il se concentra sur la réponse de son interlocuteur.

— Le Nécronomicon, le livre des Enfers ? Un tel livre existe ? Où puis-je le trouver ? demanda-t-il, tremblant de peur aux mots qu’il venait de prononcer.

— Je comprends qu’il soit plus facile d’en parler de vive voix… Demain ? Vous me feriez l’honneur de m’expliquer tout ça demain ? Je vous en suis infiniment reconnaissant, professeur Valentin. Je vous envoie tout de suite mon adresse. À demain, Professeur… Merci de votre aide.

Numéro Treize partagea son adresse via sa messagerie tout en s’essuyant le front frénétiquement. Le livre des Enfers… Il se grattait compulsivement les bras. Il avait accumulé trop de stress ces derniers jours. Lui qui avait toujours compté sur la science pour résoudre tous ses problèmes comprit qu’il devrait dépasser ses croyances et ses doutes pour aller plus loin.

Habituellement, il lui fallait une trentaine de minutes avant de pouvoir s’extirper de son appartement, le temps de respirer profondément, de réaliser quelques rituels permettant de s’apaiser intérieurement, de s’assurer que rien n’était dangereux dehors et que ses peurs n’étaient que dans sa tête. Là, il tourna la poignée et sortit sur le palier en un éclair.

 

 

« But thinking nothing,
nothing could go wrong,
but now I know »
18

« Mais je pensais que rien,
rien ne pouvait tourner mal,
mais maintenant je sais. »


Genesis

 

Chapitre Sept

Où il est question d’un clown-philosophe
qui peut vous donner plus de chance
qu’une patte de lapin blanc.

 



Dimanche 10 mars, 20 h : cela faisait maintenant quatre jours que j’alternais entre mon travail et ma présence à l’hosto. Je n’aimais pas trop les hôpitaux. Les odeurs, les blouses, tout cela faisait partie de la panoplie du petit musée des horreurs. Même devant ma princesse, je n’en menais pas large, et j’admirais d’autant plus sa force de caractère.

Cela faisait des jours que nous attendions les résultats, mais son sourire radieux continuait d’illuminer la pièce. Alors que tout le monde à l’étage avait terminé son dîner, on me l’enleva pour réaliser un nouvel examen. Je trouvais cela très inquiétant : pourquoi effectuer des analyses à cette heure tardive ? Je restai dans la chambre, seul, à poireauter. J’entendis toquer à la porte. Je reconnus le vieux médecin dont la blouse blanche ne pouvait plus faire le tour de son ventre depuis des années.

— Cher monsieur, quelle jolie fille vous avez là ! C’est vraiment un ange, sa bonne humeur est contagieuse dans le service, entonna-t-il d’un ton jovial.

— Merci, Docteur. En effet, elle doit tenir ça de sa mère, marmonnai-je, désenchanté.

J’essayai d’esquisser un sourire, mais il était résolument triste.

— Intéressant. Et que tient-elle de son père ? me demanda-t-il en prenant une pose réfléchie comme s’il cherchait la cause de ses symptômes.

— Pas grand-chose, je l’espère, murmurai-je, presque aphone.

Cette réponse me mettait mal à l’aise et je préférai baisser la tête de honte.

— Je pense que son papa a énormément de courage, et plus qu’il ne le croit, m’assura-t-il en me pinçant la joue comme un grand-père le ferait à son petit-fils.

Puis il enchaîna sur un ton plus professionnel :

— J’ai quelque chose d’important à vous dire.

Il toussota machinalement. Mon sang ne fit qu’un tour en reconnaissant tout de suite la tournure des phrases qui présageaient de mauvaises nouvelles.

— Votre ami a très bien fait de m’envoyer votre enfant. Je ne sais pas comment il a compris que quelque chose n’allait pas. Votre fille a une maladie qu’on n’aime pas trouver chez un enfant. Cette maladie, on n’aime pas la trouver du tout d’ailleurs, soupira-t-il en mettant sa main sur mon épaule dans l’espoir de me réconforter, ou peut-être pour me donner la force nécessaire.

Moi, mon cerveau s’était mis en mode « pilotage automatique ». Je voyais le médecin parler, bouger ses bras, montrer des analyses et des clichés, mais les mots se mélangeaient, la voix s’éloignait, j’étais devenu spectateur de la scène, comme si j’étais sorti de mon corps.

— C’est grave à quel point, Docteur ? le questionnai-je avec l’impression que j’allais tomber dans les vapes.

— C’est grave au point qu’un bon père de famille comme vous déciderait de prendre sa place s’il le pouvait, me confia-t-il en soutenant mon regard et en posant sa deuxième main sur mon autre épaule. C’est une fille courageuse, mais je ne peux rien vous promettre.

— Je peux attendre son retour ici ? implorai-je avec des sanglots dans la voix.

— Elle sera très fatiguée, mais bien entendu, vous le pouvez. Courage, et croyez en elle, acheva-t-il dans un murmure.

Il sortit de la chambre et moi, je restai là, comme un con, comme un papa dépourvu de pouvoirs magiques capables de guérir l’inguérissable. Combien de temps restai-je sur son lit à patienter, à réfléchir et à me dire que si j’arrivais à faire quelque chose de formidable, alors la récompense serait la guérison ? À moins peut-être qu’il ne fût préférable de compter sur la chance ? Je pris une pièce dans ma poche. Si elle tombait sur pile, elle guérirait… Si c’était face…

Soudain, quelqu’un habillé en clown entra dans la chambre tout en arrosant une infirmière dans le couloir avec sa fleur accrochée au revers de son veston. Elle s’échappa en pouffant tout en le remerciant de l’avoir mouillée. Quand il pivota vers moi, il me regarda avec étonnement :

— Dites donc, monsieur « Mercredi », vous n’êtes pas un peu vieux pour être dans ce service, non ? me gronda-t-il gentiment en agitant son doigt.

Je reconnus la voix de mon anonyme voisin.

— Mais que faites-vous là dans cet accoutrement ? demandai-je, incrédule.

— Je viens donner du réconfort aux jeunes enfants malades. Lorsque je fais ce genre d’action, dans les yeux de Jacqueline, je deviens le plus bel homme du monde. Plus charmant que Sean Connery, c’est dire ! pouffa-t-il en prenant la pose de James Bond.

Je ris de bon cœur. Il souriait toujours et se mit à mimer une meneuse de revues descendant fièrement des marches invisibles.

— J’ai appris pour votre fille. J’en ai discuté avec le personnel soignant et je voulais lui faire un petit coucou avant qu’elle ne se couche. D’ailleurs, où est-elle ?

Il se mit alors à la chercher sous le lit, sous la table et sous mon bras. Je ris de plus belle. Cela me faisait un bien fou. J’étais très touché des efforts qu’il entreprenait. Je décidai de lui rendre la pareille :

— Merci. Elle est partie fumer un paquet de clopes. Elle m’a dit : « quitte à être malade, autant fumer à fond ! » expliquai-je avec beaucoup d’ironie.

— Elle est maline, la petite ! Guérir le mal par le mal, c’est ingénieux ! Vous avez raison de la laisser faire, m’encouragea-t-il en me lançant un clin d’œil complice.

— Vous savez, je ferais tout pour qu’elle guérisse.

Tout à coup, l’expression de son visage devint curieusement sérieuse :

— Tout ? Attention aux mots que vous utilisez…

— Bien sûr que je ferais tout pour qu’elle guérisse ! renchéris-je avec plus d’assurance encore.

— Les gens ne connaissent pas le pouvoir des mots, cher ami. Savez-vous pourquoi les magiciens, lorsqu’ils lancent une incantation, emploient une formule magique du genre « Abracadabra » ? m’interrogea-t-il en imitant les gestes d’un magicien.

Cela lui donna encore plus de prestance et de mystère. Je restai assis sur le lit, étonné par sa question, à laquelle je répondis « non » d’un signe de tête. Il se racla la gorge, prit une pose de directeur d’école, droite, stricte et en même temps élégante, puis se lança dans un long monologue venu d’un autre temps :

— La magie passe par les mots, commença-t-il tout en faisant les cent pas devant moi. Les mots donnent de la force à la magie, les mots sont magiques. Mais les mots parlent à votre « conscient », qui comprend la ou les langues que vous utilisez tous les jours et qui se met des limites : votre éducation, votre vécu, vos croyances, vos peurs. Le conscient sert de filtre à l’inconscient. La formule magique, elle, s’adresse à votre « inconscient » qui ne connaît pas de limitation, qui comprend la symbolique et les sentiments. Votre inconscient, lui, a une tolérance bien plus grande au danger. C’est lui qui va libérer les énergies et qui va se débrouiller pour les mettre en action. En lançant l’incantation et la formule magique, vous donnez l’assurance qu’il va se passer ce qui doit se passer. Cela renforce le lien entre le magicien et la personne recevant le charme.

Il s’arrêta un instant pour vérifier ma tête consternée et mes yeux déconnectés de la réalité. Il passa sa langue sur ses lèvres et décida de changer de stratégie :

— Prenons un exemple, proposa-t-il avec entrain. Imaginez un couple : ils s’aiment, ils sont « envoûtés » l’un par l’autre. L’un dit : « Si un jour tu tombes, je serai là pour te relever. » Sentez la puissance de cette incantation ! s’emporta-t-il avec ferveur, agitant ses bras dans l’air comme si un volcan explosait. La personne n’aura pas peur de chuter, elle fera même des choses qu’elle ne se croyait pas capable de faire. Pourquoi ? Parce que si elle s’écroule, l’autre sera là pour la relever et cela lui donne des capacités phénoménales, clama-t-il, le poing levé avec passion.

— Et que se passe-t-il si le magicien ne la relève pas alors que la personne est tombée ? m’enquis-je naïvement en me frottant la tête pour faire entrer cette masse d’informations plus facilement.

— Dans cette incantation, il n’y avait aucune formule magique. Les craintes, les doutes, les envies du magicien ont pris le pas sur les énergies et ont limité son action. Dans notre cas, la magie est rompue, le conscient a pris le pas sur l’inconscient et les mots perdent leur pouvoir. Le magicien a perdu la confiance de l’être « charmé », révéla-t-il avec mélancolie avant que son œil pétille à nouveau de bonheur et de malice. À un moment, l’univers donne une chance au magicien de réaliser son tour de magie. Beaucoup lancent cette incantation qui prodigue un pouvoir colossal : « Je ferais tout pour toi ! » Quelle puissance ! Quelle promesse ! Quelle déception lorsque le magicien loupe son tour… L’univers laisse toujours une opportunité à la magie de se produire, au magicien de ne pas se rater, finit-il, les poings sur les hanches, tel un super héros ayant réalisé sa mission.

Je ne bougeai pas, ébahi, muet, comme si j’avais fumé un pétard ou bu plusieurs whiskys. Le clown me prit par les mains et m’obligea à me lever. Il reprit ma posture pour que je me tienne droit comme une danseuse de ballet. Je le sentis même m’épousseter les épaules. Il me recoiffa et me demanda avec un sourire lumineux :

— Monsieur Mercredi, vous avez lancé l’incantation « Je ferais tout pour qu’elle guérisse ». Refaites-le et trouvez une formule magique à vous, celle qui traduit votre pensée en parole magique et qui est incompréhensible pour votre conscient.

Il me regarda droit dans les yeux sans bouger d’un millimètre, attendant que quelque chose sorte de mes lèvres.

— Euh… je ne sais pas… Je ferais tout pour qu’elle guérisse… Watashiwatta !19 m’entendis-je dire, tout étonné du mot que j’avais trouvé.

— Watashiwaïtta ! Quelle magnifique formule magique ! s’extasia-t-il en m’applaudissant. Attendez-vous à ce que l’univers vienne vous demander de l’aide pour réaliser votre incantation. Peut-être que la magie opérera. Un conseil : faites comme Alice, suivez le lapin blanc ! Shazam ! me susurra-t-il à l’oreille.

Il me laissa sa fleur magique arroseuse de passants et sortit de la pièce en dansant, le pas léger et voluptueux. Au moment où il se retourna dans l’encadrement de la porte, je sentis autour de lui une aura puissante.

— Luka, vous avez passé votre vie à dire à tout le monde à qui vous ressembliez. Maintenant, la donne a changé, à vous de montrer qui vous êtes ! À vous de ne pas décevoir l’univers et ceux qui comptent sur vous.

En un battement de cils, il disparut. Je restai totalement subjugué, KO technique. Cela faisait tellement d’années que je n’avais plus entendu mon prénom en dehors de la bouche de mon ex. D’ailleurs, comment le connaissait-il ?

Mon téléphone sur la petite table de chevet s’alluma et ma sonnerie de Spiderman retentit à tue-tête. C’était Sainte Colombe. Mon cœur se mit à battre la chamade en voyant sa photo s’afficher ; il avait encore réussi un tour de passe-passe dont lui seul avait le secret.

— Mon Dieu ! Comme je suis heureux de t’entendre ! Tu vas bien ? T’es où ? le harcelai-je de questions, soulagé de l’avoir au bout du fil. Moi ? Je suis à l’hôpital avec ma fille. Tu sais, elle passe encore des examens, ajoutai-je avec amertume.

Une infirmière entra et prépara les différents médicaments, retapa le lit et ferma les stores. Elle me montra l’heure sur son téléphone : 23 h 05, déjà ! J’acquiesçai d’un mouvement de tête avant de reprendre ma conversation :

— Quoi ? Maintenant ? Comment ça, Numéro Treize te rejoint ? m’étonnai-je. Ok, j’arrive dès que Louise revient dans sa chambre. Elle ne devrait plus tarder… Mais pourquoi t’as pas appelé plus tôt ? Ça fait des jours que j’attends ! J’ai eu peur pour toi.

La soignante, exténuée de sa journée, m’annonça d’une voix enrouée par la fatigue :

— Il faut partir maintenant, monsieur. Votre fille s’est endormie pendant les examens. On va la mettre au lit.

Je plaçai ma main sur le micro du téléphone et lui chuchotai à la façon d’un enfant rappelant la parole divine de ses parents :

— Le médecin m’a dit que je pouvais attendre.

Même moi, j’ai entendu le « tralalalalère ». Sur l’instant, j’ai eu honte.

Avec un soupir, l’infirmière acquiesça et se retourna. Elle saisit son téléphone rangé dans sa blouse pour le placer dans la poche arrière de son pantalon. Elle ouvrit la porte. Une de ses collègues, qui passait dans le couloir au même moment, lui lança :

— Salut, ma belle ! Tu finis à quelle heure ? Moi, je commence tout juste.

— Maintenant ! J’débraye, lâcha-t-elle, un sourire dans la voix pour narguer gentiment sa copine.

Tout en quittant la pièce, elle s’essuya le front et retira sa blouse de travail. Elle avait un top laissant apparaître de jolies épaules dénudées et un tatouage : un lapin blanc avec une montre à gousset, courant pour rattraper le Temps.

— Les gars… Attendez-moi ! J’arrive tout de suite…

 

 

« Faut pas s’faire de bile, j’me fais pas bouffer
J’suis pas tant débile, de moi faut s’méfier
Et dans les grand-villes, y’a guère de pitié
Mais je me faufile, on ne peut m’écraser. »
20


Les Négresses Vertes

 

Chapitre Huit

Où il est question de Sainte Colombe
qui comprendra bien malgré lui
que des lunettes noires dans la nuit, c’est stylé,
mais qu’on ne voit plus les coups arriver.

 

Je suis certain que :

1) Vous avez dû être effrayé de n’avoir aucune nouvelle de Sainte Colombe. Mais je vous comprends : on laisse rarement quelqu’un dans une situation pareille sans que l’angoisse vienne frapper à votre porte.

 

2) Vous vous demandez comment il a réussi à se sortir d’une si mauvaise posture. C’est le genre d’homme qui a neuf vies, comme les chats, mais combien en a-t-il déjà cramé ? Mystère et boule de gomme.

Vous connaissez le bonhomme ! D’après lui, il s’en était sorti avec quelques coups rapides et bien placés. Mais j’avais mes sources et, comme toujours, il avait enjolivé la réalité. Voici, grâce à mes indices glanés plus tard à droite et à gauche, une forme de vérité quant à ce qu’il pouvait penser en attendant notre arrivée ; à la sauce Sainte Colombe.

Il reconnut au loin nos silhouettes dans la pénombre. Il restait là, impassible, s’appuyant sur la pelle qu’il tenait entre ses mains gigantesques. Il réajusta ses lunettes de soleil. Avec le temps, il s’était habitué à les porter en toutes circonstances, y compris la nuit. Il les gardait souvent pour le style. Même s’il n’y voyait pas grand-chose, ses lunettes lui donnaient un air mystérieux, l’air de maîtriser la situation, l’air d’avoir tout compris d’avance. Généralement, il y allait freestyle, il improvisait, il en jetait et ça passait.

Là, ses lunettes lui permettraient de dissimuler un temps les traces, de cacher le coquard qui lui défigurait la gueule. La pelle, je devinai qu’il en aurait bientôt besoin, mais pour l’instant, elle lui servait à soutenir son corps meurtri. Il nous restait environ une trentaine de mètres à parcourir avant d’arriver à sa hauteur, ce qui lui laissait trop peu de temps pour se redresser correctement. Avec des côtes fêlées, difficile de garder une posture normale. Il avait l’impression qu’une dague immense lui transperçait les poumons.

Mercredi dernier, s’il n’avait pas mis ses lunettes noires, il les aurait vus arriver à coup sûr et ça ne se serait pas passé de la même manière. Ça faisait chier d’être trop stylé. C’était la première fois de sa vie qu’un sale fils de pute le traitait de « Négresse verte ». S’il n’avait pas eu son gun, l’autre type, il n’y aurait pas eu autant de merde qui serait sortie de sa bouche. Et puis, c’était quoi cette façon de venir à trois pour lui mettre un flingue sur la tempe ?

Lui, quand il réglait ses comptes, il le faisait tout seul. Il n’avait pas besoin d’une légion, juste de ses poings et ses pieds. Il ne crachait pas sur les petites cuillères, c’était plus propre pour extraire un œil de son orbite. Un bon vieux « Bic » permettait aussi de faire des miracles dans une carotide.

Mais il avait dû faire profil bas, attendre que l’avalanche de coups s’arrête, faire le dos rond. « I’m a survivor », se disait-il mentalement. Combien de fois avait-il dû survivre dans cette vie ? S’ils avaient voulu le buter, ils auraient pu le faire n’importe quand. Il ne s’en serait même pas rendu compte. Un bon pro aurait abrégé ses souffrances d’une seule balle.

Un court instant, il aurait pu désarmer la « tête de bite » qui lui collait le canon sur la gueule. Mais il voulait savoir qui ils étaient et ce qu’ils lui voulaient. Disons que c’était le prix à payer pour avoir des informations. Maintenant qu’il avait de la matière, il pouvait gérer la suite. La balle était dans son camp et lui, il ne les laisserait pas rentrer chez eux pour mater « La Carte aux Trésors » en se grattant les « youkes »21 sur le canapé, tout en se tapant une binouze, pendant que bobonne leur servirait une blanquette de veau.

Il cherchait dans sa mémoire s’il n’avait pas déjà croisé le keum qui lui avait craché des insultes à la gueule. Un mec qui, en 2019, arborait une coupe de nazi, ça ne s’oubliait pas : tout droit sorti de La Grande Vadrouille !

— Alors, la « Négresse verte », comme ça, on revient aux affaires sans prévenir ? lui jeta à la tronche celui qui semblait être le chef.

Sainte Colombe n’avait jamais dealé avec lui. Il ne venait pas des quartiers. Avec une coupe pareille, il aurait fini dans les caves avec ses poils de bite collés sous le nez à la Hitler. Il ne l’avait pas arnaqué aux States non plus. Il l’avait déjà vu plusieurs fois, il avait eu l’impression qu’il le suivait, mais il avait baissé sa garde, car il pensait être en sécurité ici. La tronche de cake continuait à se la raconter :

— Ça fait un moment qu’on t’observe. Ton « cartel » te recherche. On sait tout sur toi. On bosse avec eux et, visiblement, ils sont contents que tu sois à l’autre bout du pays. D’ailleurs, un « Négro » qui se balade en plein été sur la plage avec un manteau de fourrure… Tu voulais qu’on te remarque, non ?

L’apprenti SS colla son visage au sien. Sainte Colombe rangea ses lunettes avec flegme et s’adressa à son agresseur :

— Vous êtes qui ? demanda-t-il avec froideur, essayant de contrôler son pouls et sa voix pour ne pas trahir sa peur.

— Qui on est ? On est ceux qui décident si du matos entre en Espagne ou sur la côte Atlantique, et quel matos. On est ceux qui décident quel tripot ouvre ou non, et qui le tient. On est ceux qui permettent à nos « escorts » de bosser ou non. On est ceux qui font la pluie et le beau temps dans cette partie du monde. T’as pigé ?

— C’est bien joli tout ça, mais vous me voulez quoi ? enchaîna-t-il en faisant mine de s’ennuyer de tout ce baratin.

— Ce qu’on te veut ? Que du bien, la « Négresse » ! On sait qui tu es. On t’a laissé vivre tranquille, on t’a laissé faire tes petites magouilles. Faut bien survivre, hein ! On t’a laissé te faire turluter ton petit zguègue tranquille, l’insulta-t-il en esquissant un rictus presque psychotique.

Sainte Colombe sourit à son tour. Il essayait la technique du miroir pour désamorcer la situation. Il ne voulait rien laisser transparaître. Il attendait la suite de la tirade avec, malgré tout, un peu d’inquiétude.

— Ça te fait rire ? T’as les boules, hein ! aboya le chef comme un chien fou.

— Ouais ! Grave ! poursuivit Sainte Colombe sur un ton narquois, animé d’un élan rebelle.

— T’as les boules qu’on sache que le « Négro » a un petit zguègue ! continua l’autre, ses yeux exorbités roulant d’une manière totalement hystérique.

— Nan, j’ai les boules, car j’avais demandé à ta mère de pas te dire qu’elle adorait me turluter !

Et un coquard, un ! Putain, l’enculé avait une bonne droite. Ses jambes avaient fléchi et il se retrouva à genoux face à son assaillant. Les deux autres équipiers s’esclaffaient comme des otaries, soit à cause du coup de poing, soit grâce à la magnifique répartie de leur otage, ou peut-être les deux.

— Eh ! Mais c’est un drôle, le « bamboula » ! Non vraiment, tu m’as fait rire ! Allez, passons aux choses sérieuses.

L’apprenti nazi le redressa en l’attrapant par les cheveux et plaqua son visage contre le sien :

— T’es pas à « Banania City » ici, t’es pas dans ton quartier, et tu fais pas ce que tu veux. Ici… t’es chez nous.

— Je monte aucune magouille, se défendit Sainte Colombe en se frottant l’œil pour en analyser les dégâts.

— Ah ouais ? Tu veux que je te montre les photos de toi et des cinq nanas que t’essayes de sortir du réseau ? Tu chercherais pas à monter ton propre bordel, par hasard ? l’accusa-t-il en le secouant de toutes ses forces pour lui faire perdre pied.

— Nan, pas du tout ! Les filles voulaient arrêter de travailler. À la base, elles sont masseuses. C’était l’occasion pour moi de monter un spa, tenta-t-il de les convaincre avec cet air innocent qui l’avait tant de fois sauvé.

— Ah ouais ? Les filles sont masseuses ? Tu te fous de ma gueule ! beugla-t-il en lui assénant plusieurs paires de claques. Ces filles-là, à part masser des bites, elles savent pas quoi faire de leurs dix doigts. Tu m’prends pour un con ?

Son corps se désarticulait en mimant une branlette.

— Nan ! J’te jure ! Elles étaient masseuses dans leurs pays, avant. Elles pensaient s’ranger et moi, j’voulais juste monter un truc clean ! se défendit-il en essayant de se protéger d’éventuels coups.

— Alors, on a un message pour toi, « Bougnoule ». Tu viens de donner une valeur inestimable à ces filles. On savait qu’elles étaient douées, mais pas au point de masser autre chose que des queues. On a des filles qui valent de l’or, les gars !

Les deux otaries se mirent à bêler à tue-tête.

— On t’accorde… voyons… cinq mois ! Écoute bien : cinq mois pour acheter les cinq filles pour cinq millions. Tu te débrouilles comme tu veux, mais pas sur notre territoire, ordonna-t-il en réajustant sa chemise et sa veste, tout en pointant son arme sur Sainte Colombe. Pour chaque million manquant, une fille perdra la vie. Il est sympa mon jeu, non ? ironisa-t-il.

Il attrapa Sainte Colombe par la mâchoire pour rapprocher son visage du sien :

— Hein, la « Négresse verte » ? Toi aussi, tu le trouves sympa, mon jeu ? insista-t-il avec un regard d’illuminé.

Sainte Colombe recula sa tête pour mieux lui cracher à la gueule. Le nazillon le jeta au sol :

— Je vais prendre ça pour un « oui » ! Les mecs, amusez-vous avec, j’vais faire fermer la tronche aux voisins curieux. Ne le tuez pas, la vie de cinq masseuses de boules est en jeu, rappela-t-il en essuyant avec le pan de sa veste le mollard qui coulait sur sa joue.

Puis il se dirigea vers les maisons dont les lumières s’éteignirent une à une.

Une pluie de coups s’abattit sur Sainte Colombe. Il ne broncha pas un instant. Il ne voulait pas leur faire cette joie. Il savait déconnecter son esprit de son corps. Il avait appris à encaisser les coups depuis longtemps. De toute façon, personne ne frappait plus fort que son père. Alors qu’il ne sentait déjà plus rien, il se jura intérieurement qu’il les retrouverait et qu’il se vengerait comme il se doit.

 

 

« I’m digging in the dirt, stay with me
I need support, I’m digging in the dirt,
to find the places I got hurt »
22

« Je creuse dans la saleté, reste avec moi,
j’ai besoin de soutien, je creuse dans la saleté,
pour trouver les endroits où j’ai été blessé »


 

Peter Gabriel

 

Chapitre Neuf

Où il est question de découvrir un vieux proverbe japonais :
le miroir est l’âme de la femme comme le sabre est l’âme du guerrier.

 

 Nous nous retrouvions enfin face à face dans la pénombre. Sainte Colombe se massait encore les côtes :

— Comment va Louise ? m’interpela-t-il aussitôt en ponctuant sa question d’un mouvement de tête agressif.

— Mal, très mal. Elle ne connaît pas encore la situation, mais les prochaines semaines vont être compliquées, expliquai-je en baissant la tête pour cacher les larmes qui étaient montées instantanément. Merci, Numéro Treize : grâce à toi, elle a peut-être gagné du temps pour espérer guérir.

— Si tu décrochais, on aurait gagné encore un peu plus de temps, m’asséna-t-il d’un ton froid et scientifique. Et toi, Sainte Colombe ? Pourquoi es-tu obligé de te tenir sur une pelle pour tenter de rester debout ? l’interrogea-t-il en se frottant les bras pour évacuer le reste de stress de ces derniers jours.

— Ch’uis tombé dans les escaliers. C’est ballot, hein ! Mais on s’en bat les youkes.

On sentait de la colère dans sa voix.

— Et qu’est-ce qu’on fout ici, au juste ? m’enquis-je, les bras ballants, en tournant en rond sur ce chemin qui ne menait nulle part, en quête d’un indice susceptible de me mettre la puce à l’oreille.

— On est là pour élucider un mystère scientifiquement impossible, m’éclaira Numéro Treize. J’ai testé les échantillons et tu avais raison, Mercredi : c’est bien notre prof d’anglais du lycée. Sauf qu’elle n’a pas vingt ans, mais au moins cent vingt ans ! m’annonça-t-il en se frottant pensivement le menton, comme s’il espérait encore trouver une explication rationnelle.

Sainte Colombe hochait la tête en affichant sur ses lèvres une moue concentrée :

— Ouais, ça explique pourquoi la meuf, sur la carte d’identité, lui ressemble. Lucy et Lucienne, c’est la même personne ! C’est un prénom de grand-mère. Normal, elle est née en 1896 ! Elle est grave bonasse pour une cougar de cent vingt ans ! enchaîna-t-il.

On pouvait voir ses sourcils se lever, preuve de sa perplexité. J’étais tout aussi déboussolé qu’eux. Je me massai le cou pour essayer de me détendre avant de reprendre mes esprits :

— Vous vous rendez compte qu’on est en train de dire que cette fille ne vieillit pas, grommelai-je pour démontrer tout le ridicule de la situation.

Mon cœur se mit à battre la chamade. J’avais une douleur dans la poitrine et je commençais à avoir des sueurs froides. Je lançai un regard de chien battu vers Numéro Treize, espérant un quelconque réconfort de sa part.

— Il faudrait qu’on la retrouve et qu’on la confronte à nos preuves. Il doit bien y avoir une explication scientifique. La magie n’existe pas ! asséna-t-il, sans doute pour se persuader qu’il pouvait encore résoudre l’énigme.

— Facile ! Je sais où elle est ! déclara Sainte Colombe avec une telle satisfaction que son sourire suffit à éclairer nos visages, même dans la nuit.

Je regardai partout autour de moi en me frictionnant les bras pour me réchauffer, car je commençais à ressentir des frissons.

— Ben oui, elle doit être chez elle ! Elle a terminé son service cet après-midi, expliquai-je, naïf et incrédule.

— Ben non, frérot ! J’ai voulu suivre la prof, pour comprendre comment une meuf de cent vingt ans a encore un petit cul de vingt. En quittant la villa, elle s’est fait accoster par trois mecs. Pourquoi ils sortent toujours par trois, les bâtards ? lâcha-t-il en crachant par terre de dégoût. Bref ! Elle voit les keums, elle flippe sa race. Ça tchatche, ça tchatche et bim ! Ils la font monter dans la caisse pour faire une fiesta à cent mètres de là où on se tient. Maintenant, on aura besoin de ça…

Mon visage devint blême en comprenant qu’elle était morte et que Sainte Colombe avait prévu de la déterrer.