Ferdi
Ferdi se sentait agoniser.
Elle observait ses pieds traîner sur le sol, impuissante. Son corps entier irradiait de douleur. Un feu qui assaillait ses muscles et dévorait ses entrailles. Le poison courait en elle depuis trop longtemps. D’une manière ou d’une autre, elle allait mourir. Les deux scélérats qui la tractaient la soulevèrent alors et, sans effort, la firent basculer par-dessus la balustrade.
Elle vit les étoiles filer, savoura une dernière fois l’air qui caressait son visage. Puis elle percuta la surface de l’eau. Les flots putrides se refermèrent sur elle et la baignèrent d’obscurité. À l’origine, le Gypt comptait parmi les cours les plus saints de la ville, mais des générations de tanneurs, d’échoppes de raffinement et d’alchimistes zélés l’avaient peu à peu transformé en une masse verdâtre et nauséabonde. Il n’était plus désormais bon qu’à y vider son pot de chambre, et, par moments, à se délester du cadavre d’un gêneur.
Ferdi dériva au milieu des corps de ses anciens camarades. Sa gorge se remplissait de substances toxiques. Quant à son esprit, il commença à s’égarer. Avec désespoir, elle revit les visages de ses amis, tantôt hurlant et se crispant, tantôt envahis d’un effroi terrible à la compréhension de ce qui les attendait. Elle avait tenté de se faire vomir, mais les hommes de main du grand patron étaient intervenus. Ce dernier ne laissait jamais rien au hasard. Et la bande de Ferdi n’avait eu aucune chance de s’en sortir.
Les larmes de la jeune femme se perdirent dans les remous méphitiques du fleuve, dont les lents courants ravissaient son corps. Bientôt, les regrets, l’amertume, et même les douleurs, la désertèrent. Ne subsista alors que le néant, avec en son sein une présence. Une voix douce et pleine de chaleur qui l’appelait :
— C’est cela, ma chérie… J’existe désormais pour toi. Pour t’aider… Pour cela, tu n’as qu’une seule chose à faire : c’est me laisser entrer.
L’apothicaire lança un dernier regard au-dehors avant de fermer sa boutique pour la nuit. Une fois la porte verrouillée, il alluma une petite lampe à huile et la disposa sur un bureau encombré d’une multitude de documents, pots, sachets et autres manuscrits tachés. L’homme s’assit sur une chaise qui, n’étant pas de la première jeunesse, se mit à grincer. Il saisit alors la bourse accrochée à sa ceinture et la soupesa. Soupir. Si encore la chaise gémissait sous le poids des disques argentés. Hélas, une autre de ces maigres journées s’achevait.
À l’extérieur, l’obscurité tombait. Faisaient écho aux ténèbres les cris des chiens errants, les bruits de pas pressés, les rires libidineux des piliers de comptoir et, parfois, les protestations d’une femme désireuse de discuter le prix de ses services.
Avec les années, le charme nocturne de la cité de Raziel avait arrêté d’émouvoir l’apothicaire. Il passait désormais ses nuits le nez dans des archives, à concocter de nouvelles recettes, éclairé par la lumière de sa lampe à huile et par la caresse psychédélique des bouffées de la pipe qu’il tenait entre ses dents. Tabac, mousse de Caprice et clou de girofle. Un mélange puissant et difficilement supportable pour les néophytes. S’il laissait un goût effroyablement cendré dans la gorge, il permettait surtout de décontracter le corps et d’affûter l’esprit.
L’hiver était encore trop loin pour allumer un feu, et l’âtre bien trop encombré d’ouvrages non classés pour escompter héberger la moindre flamme. Parfois, comme ce fut le cas cette nuit-là, l’apothicaire désirait boire du thé. À son habitude, trouver les herbes nécessaires à l’infusion ne requérait pas de lumière. Si certains le prenaient à tort pour un magicien, son véritable pouvoir résidait entre sa bouche et ses yeux. Reniflant les étagères avec douceur, il sélectionna deux pots remplis de feuilles séchées, un petit sachet de lavande, quelques graines écarlates ainsi qu’une fiole de poudre brune. Il jeta les ingrédients dans des proportions parfaites au fond d’un mortier et les broya énergiquement à l’aide d’un pilon en olivier.
Quelques minutes plus tard, l’homme savourait avec un sourire sa boisson. Il replongea ses yeux sur deux parchemins d’intérêt et gribouilla quelques idées sur un papier qui traînait par là. Un bruit de céramique brisée au-devant de sa boutique le tira de sa concentration. Il saisit la lampe de sa main droite, tandis que de la gauche, il cherchait à tâtons le manche d’un gourdin. Tout en marchant d’un pas hésitant en direction de la porte du magasin, il fronça ses sourcils broussailleux. Du bout de sa matraque, il souleva les épais rideaux masquant la rue.
Rien d’anormal en vue, si ce n’étaient les éclats d’une tuile fracassée au pied de son édifice. Il se rassérénait lorsqu’un détail survint. Une odeur. Ou plutôt un mélange d’odeurs. Un bouquet qu’il savait étranger à la myriade de fragrances qui occupaient la pièce. Cuir tanné, sueur, cave humide et surtout, violette au curry.
L’homme replaça le rideau, déposa le gourdin et libéra un second soupir.
— N’apprendras-tu donc jamais à frapper aux portes, jeune fille ? demanda-t-il à l’obscurité.
— Il fut un temps où tu m’accueillais avec du thé et non une matraque. T’aurait-on dit du mal de moi ? ironisa une voix féminine.
— Il fut un temps où tu venais sans tes dagues. Et d’ailleurs, tu ne considérais pas la cheminée comme une entrée. Tu vas m’éparpiller de la suie partout, avec cette sale manie.
L’apothicaire avança vers elle. À mesure que la clarté chassait l’obscurité, la silhouette d’une femme assise sur la chaise, les pieds posés sur le bureau, se dessina. Son visage, bien que dissimulé sous un capuchon du même cuir sombre que le reste de sa tunique, se fendit d’un petit sourire.
— Laurier, gingembre et pomme, j’imagine ? demanda-t-il en tournant la tête vers ses étagères.
— Ta mémoire est à l’image de ton odorat, vieil ami.
Alors qu’elle finissait de se délecter du breuvage, la jeune femme fit glisser sa capuche en arrière. Sa figure aux traits délicats n’avait pas changé. Ce même petit nez en trompette, ces mêmes prunelles émeraude et ces mêmes fines lèvres. Seule la teinte de ses cheveux étonna l’apothicaire.
— On est revenu au brun, à ce que je vois ? Si j’ignorais ce que cela augure, je te complimenterais sur le changement. Néanmoins, ta couleur d’origine reste de loin la meilleure.
— Sois rassuré, mes cheveux devraient retrouver leur naturel d’ici quelques semaines. Comment vont les affaires, dis-moi ? poursuivit-elle d’un ton détaché.
L’apothicaire frappa le talon de sa pipe contre un coin du bureau afin d’en éjecter le contenu.
— Mal, qu’est-ce que tu crois ? répondit-il d’un air navré. Nous sommes à Raziel, et si le crime connaît un succès florissant, il est bien le seul corps de métier à en jouir. Les bonnes gens ne s’enfoncent plus dans la Basse-Ville et les gardes surveillent farouchement les accès au Plateau. Depuis que le duc a restreint les passages entre les deux secteurs, tout va de travers. Ici, les commerces, qui croulent pourtant sous l’impôt, souffrent d’une recrudescence des extorsions. On paye désormais deux fois ! Et pour un résultat franchement discutable. Sais-tu que la meute de Juliorg s’épanouit de nouveau dans les environs ? Moi qui pensais que les Tisse-Malheurs nous protégeraient, tu parles ! Les bandes de malfaiteurs prolifèrent à Cordondur, chacune bien déterminée à téter jusqu’à l’os les pis de plus en plus maigres de ce quartier. Mais je suppose que tu sais déjà tout ça, une femme aussi avide de renseignements que toi. Toujours est-il que je n’ai même plus de quoi m’approvisionner correctement. Non, je te le dis, les choses vont mal. Plus personne n’achète mes remèdes, les gens n’ont plus les moyens et, quand c’est le cas, ils préfèrent les services des magiciens. Ces maudits magiciens ! Il est aussi pertinent de soigner l’urticaire avec un sortilège que d’assommer une poule avec une montagne. Mais va leur expliquer ça, toi !
Il enfourna aussitôt une multitude d’herbes dans le fourneau de sa pipe et approcha une bougie. Quelques aspirations répétées suffirent à l’amorcer, et bientôt une épaisse fumée s’échappa de la bouche de l’apothicaire. Ferdi fronça les sourcils et agita la main afin de disperser le nuage puant le clou de girofle.
— Toujours cette vieille aversion pour la magie, releva-t-elle.
— Et comment ! Les magiciens sont des tricheurs, qui font passer le dur labeur des honnêtes gens pour des broutilles. Les choses ont de la valeur, car on se donne du mal pour les obtenir. Eux, ils n’ont qu’à gesticuler, et les éléments se plient à leur bon vouloir.
— Je ne pense pas que ce soit aussi simple.
— Oh oui, cela a un coût, forcément, dit-il en agitant les mains. Mais on ne voit jamais aucun de ces gredins le payer. Si tu veux mon avis, la magie constitue une violation des magnifiques lois de ce monde. Et en prime, elle fait péter plus haut que son cul.
— Et tout cela n’a rien à voir avec le changement d’inclination de ta clientèle, par hasard ?
Il la dévisagea avec dédain.
— Le jour où un magicien dérobera un trésor sous ton nez d’un claquement de doigts, on verra si tu prends toujours ça à la légère.
Elle ne répondit pas, et se garda de contredire le vieil homme.
— Mais trêve de fariboles, poursuivit-il. Si tu en venais directement au but, hein ? Tu n’es certainement pas ici pour me parler de ta nouvelle coiffure ou des vicissitudes de notre chère cité, pas vrai ?
— Tu es devenu si pragmatique, Camillo, sourit-elle.
— Ta compagnie est toujours un plaisir, quelle que soit l’heure de ta visite. Mais je te connais trop bien pour ne pas m’interroger à ce sujet.
La femme vêtue de cuir posa à plat ses mains sur la table.
— Très bien, monsieur l’apothicaire, j’ai besoin de tes services.
— Je t’écoute.
— Il me faut des feuilles de livèche – une vingtaine au bas mot – de la poudre de corne blanche, tu sais, celles des antilopes du nord qui grimpent les falaises pour on ne sait quelle raison ? (Il acquiesça en silence.) Des plumes de larmille rouge. Officiellement, tu n’en vends pas, mais je sais aussi que quelque part sur ces étagères se trouve une jolie poignée de plumes multicolores, dont des rouges. Ensuite, quelques feuilles de cerisier nain, de l’écorce d’érable, du Daphne laureola et du pollen de pimprenelle, si ça existe toujours. Sinon, je le remplacerai par un des champignons qui pullulent sur les murs de ma cave, j’ai remarqué des propriétés similaires.
— Et avec ceci, mademoiselle ?
— Pour finir, il me faut… du poison.
— Mais encore ? À ce que je sache, tu disposes d’une bouteille de venin de chralikär et d’un plein flacon de graisse de tinctorius. De quoi « endormir » la moitié de la cité, ricana-t-il. Tu n’as quand même pas déjà tout utilisé ?
Elle secoua la tête de droite à gauche.
— C’est autre chose, Camillo. Pas ce genre de poison. Il me faut le venin de guêpe bleue.
Il la toisa d’un œil sombre :
— Alors c’est ça… tu veux préparer ta saleté d’Élixir ! Je croyais que c’était derrière toi ? protesta-t-il.
— Moi aussi. Mais je ne peux m’arrêter d’en prendre, avoua-t-elle. Et puis, j’ai amélioré la formule, tu devrais être rassuré.
— Rassuré ? Ferdi… aussi douée sois-tu en alchimie, tu ne parviendras jamais à neutraliser les effets nocifs de cette maudite potion. Tu as amélioré la formule, soit, mais un poison reste un poison ! As-tu au moins réussi à étouffer cette… enfin, les répercussions que cela peut avoir sur ton esprit ?
— Presque… confia-t-elle tout bas, la mine ténébreuse.
— Par les dieux de la terre et du ciel, cette saloperie va finir par te tuer, grogna-t-il en se redressant.
Elle roula des yeux et soupira de lassitude :
— Épargne-moi ton sermon, vieil homme. Je sais très bien ce que je fais.
— Je suis désolé, Ferdi, je refuse de te fournir le venin de guêpe. Tu veux te ruiner la santé, bien ! Mais ne compte pas sur moi pour participer. Bon sang ! Je ne t’ai pas traînée à moitié morte jusqu’ici et gavée de remèdes pour que tu continues à t’esquinter avec cette horreur.
— Parce que tu crois que ça me fait plaisir, peut-être ? s’emporta-t-elle en se levant brusquement. Que c’est avec bonheur que j’ingurgite cette mixture ? Tu crois que je suis impatiente de me tordre de douleur, de sentir mon estomac qui se crampe, qui menace d’exploser ? Ma gorge qui brûle, comme si j’avalais de l’acide ? Tu penses peut-être que je ne revis pas la même scène, à chaque fois…
Ils se regardèrent en silence, leur visage miroitant sous les caprices de la lampe à huile.
— La vérité, Camillo, c’est que je n’ai pas le choix. Oui, pour répondre à ta question, j’entends toujours cette voix dans ma tête. Oui, j’ai conscience du danger de l’Élixir. Mais si j’arrête d’en consommer, c’est tout simplement pire.
— Et les ingrédients que tu me demandes, hein ? renâcla-t-il. Tes cheveux teints pour ne pas que l’on te reconnaisse, tu crois que je ne sais pas ce que tu prépares ? Comment faisais-tu avant ? Tu restais une excellente voleuse, sans prendre autant de risques, et surtout sans te bourrer de toutes ces drogues.
— Les temps changent, se justifia-t-elle en croisant les bras. Le stade du nettoyage d’étalages et du soulagement d’aumônières appartient au passé. Mes projets nécessitent désormais que je sois au pic de mes performances.
— Tes projets, hein… (Il soupira.) Ferdi, nous en avons déjà parlé, cette entreprise est une folie. Les souris ne mangent pas dans la gamelle du lion.
— Arrête un peu avec les métaphores foireuses, se moqua-t-elle. Personne ne saura que c’est moi, c’est bien tout le propos.
— Ouvre les yeux, voyons ! Même si tu réussis à voler tous ces puissants, même si tu parviens à faire porter le chapeau à la Corporation, combien de temps penses-tu que cela durera, hein ? Ils finiront par comprendre. Tu n’es pas obligée de faire ça.
Elle vint prendre appui sur le bureau de l’apothicaire et se pencha vers lui, les traits marqués par une profonde et menaçante résolution :
— Bien sûr que si, déclara-t-elle. Si j’en suis là, c’est à cause de lui. Et je suis bien déterminée à le lui faire payer.
— Je ne te reconnais plus, ma fille… À une époque, tu passais des journées entières ici. Nous mijotions potions et remèdes, et rire en buvant du thé suffisait à contenter tes désirs. Qu’est donc devenue l’enfant si libre et si enjouée que j’accueillais dans le temps ?
Ferdi le toisa d’un air glacial :
— Elle est morte la nuit où tu l’as sortie du Gypt, rétorqua-t-elle. Il n’y a que l’Exquise Larronne désormais. C’est toi qui as besoin d’ouvrir les yeux, Camillo.
Le vieil homme aspira une nouvelle bouffée de sa pipe tout en s’efforçant de réfléchir à un moyen de dissuader sa protégée.
— Rien de bon ne t’attend sur ce chemin, dit-il. Et même si tu triomphais… cela ne les ramènerait pas.
— Ça suffit, trancha-t-elle. Tu ne me feras pas changer d’avis. Et puis, de toute manière, c’est trop tard.
Il la toisa d’un œil scrutateur, détaillant la satisfaction espiègle qui se peignait sur sa jolie frimousse :
— Ne me dis pas que…
— Le sceptre d’Ordannel, affirma-t-elle non sans fierté.
— Bon sang, Ferdi… Les rumeurs comme quoi le duc cherche un trésor disparu de son palais sont donc vraies ? On dit qu’il retourne son duché et ne lésine pas sur les châtiments. Une relique offerte par le roi lui-même et gardée par un bataillon de ses meilleures unités !
— Ce paresseux n’avait qu’à mieux surveiller ses frontières. Tout comme son palais. Nous sommes sortis de l’un et de l’autre comme d’un moulin.
— Alors c’était toi.
— Eh bien, officiellement, non. Le responsable œuvre pour la Corporation, rectifia-t-elle avec un clin d’œil. Et la tête du sceptre se trouve dans sa planque. Des preuves accablantes, si tu veux mon avis.
Cela n’amusait guère l’apothicaire, qui sentait des vertiges le saisir.
— Tu as eu de la chance, lâcha-t-il. Mais tu devrais t’arrêter là.
— Rappelle-toi que je n’existe plus. Ce qui n’existe pas ne peut pas être tenu pour responsable d’un crime aussi odieux.
— Un vol pareil aura de lourdes conséquences.
— C’est bien là mon intention.
— Donc, ça ne te suffit pas ? Jusqu’à quand vas-tu voler ?
— Jusqu’à ce que Mickaël paye.
— Ces gens-là ne payent jamais pour leurs crimes, objecta-t-il.
— Tu te trompes. Dans ces eaux traîtresses, il existe toujours un poisson plus gros que le précédent. Mickaël se croit peut-être intouchable, mais lui aussi peut se faire des ennemis. Et je vais m’arranger pour attirer dans son sillage les plus gros poissons que je pourrai trouver.
Camillo se leva et se dirigea vers ses étagères. Il n’avait rien à y quérir, mais il fallait qu’il assimile les informations de la soirée. La voleuse détenait de solides raisons d’en vouloir à son ancien patron, mais elle venait de mettre le pied dans un engrenage qui ne la mènerait qu’à davantage de malheurs. Si seulement il avait pu trouver les mots pour la persuader de son hérésie.
Au milieu du silence, la jeune femme s’approcha dans son dos. Elle posa une main sur son épaule et le força à se retourner, lui offrant cette fois une mine implorante :
— S’il te plaît, Camillo, souffla-t-elle, pleine de sincérité. J’ai besoin de l’Élixir. Sans lui, je deviens complètement folle. Imagine que lors d’une crise, je me fasse attraper. Tu n’as pas envie de me voir finir en prison, ou pire, pas vrai ?
Il resta muet.
— J’apprécie les efforts que tu fais pour m’aider, continua-t-elle, mais je te promets que tout ira bien. Je suis la meilleure dans ce que je fais.
Ses yeux verts chatoyaient sous la lueur de la lampe à huile qui commençait à perdre en intensité. Elle arborait cette expression qu’il détestait pour se savoir incapable d’y résister. La même que celle de la petite fille pleine de vie qui avait animé cette boutique une éternité auparavant. Désormais, une résolution féroce s’était substituée à l’espièglerie, une amertume douloureuse à la douceur et aux rires. Il lâcha un soupir à fendre l’âme :
— Comme tu voudras, ma fille, abdiqua-t-il.
Elle l’enlaça, le visage fendu d’un sourire :
— Je savais bien que tu ne pouvais rien me refuser, vieux bougre.
— Allez, allez, reprit-il en la repoussant gentiment. Reste donc polie et sélectionne de quoi nous refaire du thé, veux-tu ? Je vais te chercher tes maudites fournitures.
Il s’affaira un long moment à fouiller les étagères et à remuer tiroirs et placards, avant de revenir avec un sac chargé :
— Voilà, j’ai tout disposé là-dedans.
Ferdi reposa sa tasse encore brûlante, écarta la toile de jute et inspecta un à un les produits.
— Cette manie de tout revérifier, marmonna l’apothicaire dans sa barbe.
Elle conserva le silence en achevant son inventaire.
— Tu as parlé de « nous » tout à l’heure, continua le propriétaire de la boutique. Il y a donc quelqu’un d’autre dans la confidence ?
— Tranquillise-toi, il est autant mouillé que moi dans cette histoire, assura-t-elle. C’est un comédien que j’ai rencontré il y a quelques mois de cela ; il m’aide pour les aspects logistiques de mes projets.
— Et d’où sort-il, ce comédien ?
— Pas de la Corporation, si c’est ce que tu veux savoir. Il est indépendant, plutôt doué à l’épée, et franchement pas désagréable à regarder.
— Donc à lui, tu fais confiance, mais pas à moi.
Elle posa un œil sévère sur l’apothicaire :
— Je ne fais confiance à personne, Camillo.
Il croisa les bras.
— Et c’est purement professionnel votre truc ?
En guise de réponse, la voleuse referma le sac et se redressa.
— Tout est bon ! lança-t-elle, un charmant sourire aux lèvres.
— Évidemment que tout est bon.
— Moi aussi, j’ai un cadeau pour toi, l’apothicaire.
— Tiens donc !
Elle sortit une petite bourse de cuir de l’une de ses poches. L’aumônière tomba sur le bureau en un bruit proche de celui du gravier frictionné. Camillo délaça la cordelette et avisa le scintillant contenu :
— Par les Douze ! s’exclama-t-il.
— Les magiciens ne sont pas si puissants que ça, comme tu peux le voir. Celui-là n’a rien vu venir. Tout le monde cache une faiblesse dans laquelle je peux m’insinuer, ajouta-t-elle avec un clin d’œil. Il doit y avoir une trentaine de saphirs, quelques rubis au fond et peut-être deux ou trois autres trucs. De quoi amplement payer tes approvisionnements, si je ne m’abuse.
— Merci, jeune fille, se réjouit-il en lui adressant une expression qui se voulait radieuse. Mais cela ne change rien : à l’avenir, ne compte plus sur moi pour le venin. Même si tu parvenais encore à me persuader de t’en fournir, tu viens de t’emparer de mon dernier échantillon.
— Je trouverai autre chose. Et puis, il y’a de quoi tenir un moment dans cette fiole.
Ferdi réunit ensuite ses affaires et entreprit de prendre la route du retour, soit celle du conduit de la cheminée.
— Merci pour le thé.
— Sois prudente. Et s’il te plaît, trouve un moyen de te soustraire à cette maudite dépendance, par tous les dieux ! Je ne parle pas seulement de l’Élixir.
— J’adore quand tu te fais du souci pour moi, l’apothicaire.
— Moi, pas, répliqua-t-il.
Et elle disparut.
Fraîcheur et puanteur. Deux mots pour qualifier ce berceau de la misère.
Ses sacs sur le dos, Ferdi arpentait les toits afin de descendre au plus profond de la Basse-Ville. Depuis son plus jeune âge, elle bénissait sa corpulence et sa svelte silhouette. Les tuiles ne bronchaient pas sous ses pas, pas plus que les poutres ne grinçaient ou que les parquets ne gémissaient. Sur sa gauche, le Plateau – quartier impénétrable pour quiconque avait vu le jour dans la Basse-Ville – trônait avec majesté, tel un joyau précieux au cou d’un cadavre pourrissant. Cette pensée étira les lèvres de la petite voleuse en un sourire amusé. Demain, elle se rendrait au Plateau et, dans la peau de l’un de ses personnages, elle accomplirait la deuxième étape de son plan. Mais pour l’heure, il lui fallait réintégrer sa cave et se préparer.
Une fois au niveau du canal, elle dut descendre des toits et continuer au travers des allées. Au-dessus de ce qui avait été jadis un cours d’eau digne de ce nom, elle s’enivra des remugles de fange et de rat crevé. Lézardé en divers endroits, même le pont semblait souffrir des exhalations caustiques émanant du fluide.
Elle se faufila au travers du Clou et pénétra alors dans la Fosse, le cœur de la Basse-Ville, le quartier né du viol de la pauvreté par l’injustice. Absence totale de lois, inexistence de Boucliers Marron pour imaginer les faire respecter, et surcroît de criminalité. Officiellement, la Fosse appartenait à la bande des Diables Verts, mais de multiples groupuscules voyaient en ce lieu de désolation un tremplin vers une florissante carrière de scélérat. Le berceau d’un nombre incalculable d’orphelins tels que Ferdi. N’importe quelle femme de son âge issue d’un autre secteur se serait enfuie en hurlant. Pas elle. Elle y évoluait avec l’aisance d’un poisson-chat dans un fond vaseux, l’assurance du félin dans une jungle hostile. Consciente de tous les dangers et prête à y faire face. Cette jungle, c’était la sienne.
Allongé contre un mur, un homme nu gisait, un morceau de métal planté dans l’épaule. Les rats grignotaient la chair délaissée par les corbeaux, ces derniers trop peureux pour oser descendre aussi bas : il faut dire que pour un Bassar nourri aux rats depuis plusieurs semaines, le corbeau représentait un mets de choix. Les Bassars justement, comme on appelait les habitants de la Basse-Ville : leur durée de vie s’avérait inférieure à celle de la vertu d’une vierge dans un bordel nordique. Un adage certes exagéré, mais qui trahissait une vérité bien tangible.
Au détour de la rue suivante donnant sur les ateliers des métallurgistes, c’était une femme qui geignait au sol. Elle aussi nue, les yeux implorants, la bouche ouverte sans qu’aucun son n’en sorte. Un cri muet. Quand rien n’entre, rien ne peut sortir, songea Ferdi avec philosophie. La voleuse ne jeta qu’un bref coup d’œil à la malheureuse. Non pas qu’elle n’éprouvât aucune émotion de révolte, mais agir aurait exposé ses protections intérieures. Se soucier de la misère s’avérait un poison des plus vicieux : l’on pouvait boire une ou deux coupes, mais pas sans risquer la noyade dans l’océan qui suivait.
Il fallut attendre le prochain croisement pour une nouvelle rencontre. Ferdi sentit le traquenard venir de loin. Devant elle, adossé contre un mur de pierre, un homme feignait de l’ignorer. Pour avoir vécu cette situation cent fois auparavant, elle savait qu’un deuxième larron surveillait sur le côté et qu’un troisième bloquait probablement déjà toute retraite. Tout comme elle connaissait exactement la marche à suivre.
Il n’y eut ni « Salut, ma jolie », ni « Dis donc ! Voyez un peu ce que nous avons là », ni non plus – son préféré : « Mais regardez-moi ce petit cul ! », rien de tout cela. L’homme d’en face s’approcha et lui barra la route. Derrière, le deuxième, un surin à la ceinture, lorgnait déjà sa silhouette. Elle pouvait également deviner l’œillade concupiscente du troisième sur la droite. Voyons ce que vous avez sur vous, messieurs, songea-t-elle.
Ferdi simula une expression de peur farouche et accéléra sa respiration :
— Ne… ne me faites pas de mal, supplia-t-elle, je vous en prie.
Les trois comparses partagèrent un rire gras. Celui de droite lui retira sa capuche avec un sifflement appréciateur.
— Mais on ne te veut aucun mal, ma jolie, seulement ton plus grand bien, tu vas voir.
Enfin un « ma jolie », remarqua-t-elle pour elle-même.
— Reniflez-moi ces cheveux, s’esclaffa celui de derrière en collant outrageusement sa virilité contre ses reins.
Il posa de grosses mains sales sur ses épaules et les descendit vers ses hanches. Elle sentit le surin, appuyé sur sa fesse droite. Trop sûr de sa réussite, cet énergumène ne le tenait même pas entre ses doigts. L’homme sur la droite s’avança à son tour et passa une paume crasseuse sous la tunique de la jeune femme, qui commençait à verser des larmes.
— Laissez-moi partir, s’il vous plaît, piaula-t-elle.
— Elle a pas d’nichons ! informa-t-il ses compagnons. C’est bien dommage !
Celui-là ne semblait pas porter d’arme du tout.
— Tant mieux ! J’la prends en premier alors ! jubila celui de derrière.
Il avait une haleine à faire s’arracher la peau d’un rat.
— Va chier ! J’l’ai vue d’abord, lui cracha celui de droite.
— Fermez-la ! intervint l’homme en face, resté jusqu’à présent silencieux.
Des trois gredins, il arborait le regard le plus mauvais. Le plus lubrique aussi.
— C’est évidemment moi qui vais commencer, bande d’enculeurs de chèvres.
Les autres maugréèrent. L’individu se rapprocha et saisit d’une main le visage ruisselant de larmes de sa proie. Ses yeux émeraude imploraient la pitié, ses lèvres tremblaient d’effroi et ses bras chétifs tentaient vainement de protéger sa fragile féminité.
— Tu vas faire exactement ce qu’on te dit, mes copains et moi, et peut-être que je garderai mon poignard à sa place.
Dans l’esprit de la voleuse, le bilan se complétait : deux couteaux, trois têtes creuses, et des porcs se partageant une belle pomme.
— Maintenant, baisse-toi et fais jouer ces jolies lèvres sur mon poireau, souillon ! ordonna-t-il.
La jeune femme lâcha un autre sanglot alors que les deux comparses s’esclaffaient de nouveau. Résignée et avec une lenteur calculée, elle posa un genou à terre. L’homme, qui ne portait pas de ceinture, baissa son pantalon jusqu’aux chevilles, libérant la plus vulnérable partie de son anatomie.
— Au travail.
Tu ne crois pas si bien dire.
Ferdi approcha une main tremblante de la cuisse de son agresseur puis, imperceptiblement, glissa l’autre dans l’encolure de sa botte. Ses doigts se refermèrent non pas sur le manche offert par l’homme, mais sur celui d’une fine dague dissimulée. Dans la seconde qui suivit, l’acier traça une longue ligne verticale. La première crapule n’était déjà plus une menace. Les deux autres n’eurent pas davantage le temps de réagir. Désormais au clair, la lame décrivit deux courbes qui ne trouvèrent aucune résistance. Les gorges que le fil de métal rencontra libérèrent un flot de sang brillant. Le choc du premier larron s’effondrant au sol fit écho aux gargouillis étouffés des deux autres.
Ferdi essuya sa dague sur l’homme de derrière qui gigotait, ses mains tentant de contenir en vain la vie qui s’enfuyait de son être. Elle récupéra également le surin toujours accroché à sa ceinture. Le deuxième égorgé paraissait déjà mort. Quant au troisième, crispé de douleur, une profonde estafilade lui lacérait la chair de l’aine jusqu’au sternum. La voleuse referma le haut de sa tunique, sécha ses larmes de crocodile et s’approcha de lui. D’un geste négligent du pied, elle le retourna et s’appropria son poignard.
— Vous n’avez même pas un sou sur vous, j’ai vraiment perdu mon temps, lui lança-t-elle, ennuyée.
L’homme se mit à ramper dans la fange, pantalon aux chevilles, tout en gémissant à chaque mouvement. Sa douleur était exquise, mais pas encore suffisante aux yeux de la jeune femme. Elle le suivit un instant au pas.
— Tu vois, de tous les fils de putes qui empoisonnent cet endroit, commença-t-elle d’un air aimable, tu appartiens à la famille que je déteste le plus.
— Je… je vais… balbutia-t-il, les mains tremblantes.
— Oui, tu vas ? l’encouragea-t-elle avec ironie.
— Je… je vais t’arracher… les…
— Non, non, non. Tu ne comprends rien, râla-t-elle, soudain lasse.
Elle enjamba le corps meurtri de son agresseur, tira sa tête par les cheveux et lui enfonça le surin dans l’oreille jusqu’à ne plus pouvoir appuyer. Sa victime émit un ultime hoquet avant de se raidir totalement.
— Vous ne comprenez jamais rien.
Un dernier regard vers les deux dépouilles qu’elle laissait derrière elle, puis Ferdi reprit la route. Tachée de sang de la tête aux pieds, elle remonta sa capuche de cuir et adopta son pas habituel. Une démarche tranquille qui faisait écho au calme nocturne de Raziel.
La cave se trouvait baignée dans l’obscurité la plus absolue. Seul résonnait le clapotis des gouttes d’eau sur la roche du sous-sol naturel, trahissant ainsi la vastitude du lieu. Ferdi plongea la main dans une jarre emplie de poudre, referma ses doigts sur le contenu, et le projeta au creux d’une soucoupe située non loin. Malgré sa cécité totale, son geste, des centaines de fois répété, ne souffrit d’aucune hésitation. Un crépitement se fit entendre et bientôt, une lumière jaunâtre se mit à clignoter dans la pièce.
La jeune femme avança. À ses côtés gisait un nombre incalculable d’objets brillants, de statuettes incrustées de joyaux, de meubles de valeur et d’autant de récipients remplis des monnaies locales des sept duchés. Un véritable trésor de monarque éparpillé çà et là, dans la plus grande insouciance, au fin fond d’une grotte humide.
La voleuse s’approcha d’une table en olivier supportant un grand plateau de marbre creusé en trois endroits. Elle débarrassa le plan de travail des épluchures et résidus qui l’encombraient et déposa le contenu de son sac dans le premier creux. Elle tapissa la surface du second d’une glaise brune qu’elle enflamma ensuite d’un coup de briquet à silex. Une flamme bleue, dépourvue de la moindre fumée, se mit alors à danser. Ferdi y déposa un chaudron empli d’eau. Puis, pendant que le liquide montait en température, elle se faufila à travers une brèche qui débouchait dans une seconde cavité.
Cette partie de la caverne présentait un plafond moins haut, sept pieds tout au plus. Un lit de bonne taille, fabriqué à partir de planches disparates et garni d’une quantité excessive d’oreillers, occupait la pièce. En face, une grande armoire, constituée elle aussi de bois de différentes origines, renfermait en abondance des vêtements tant de modeste facture que des chefs-d’œuvre dignes de bals princiers.
Ferdi tendit les bras vers le lustre suspendu et réajusta le joyau d’ambre qui se trouvait décentré. Celui-ci, une fois replacé au milieu du disque de cuivre qui le soutenait, propagea une lueur tamisée à travers la chambre. La jeune femme regarda l’endroit se teindre doucement d’orange. Elle ignorait tout du fonctionnement de cet objet – vraisemblablement magique –, mais son efficacité demeurait indéniable.
Après avoir détaché chacune des sacoches qu’elle portait en bandoulière, elle retira ses bottes, sa tunique, son pantalon de cuir et son chemisier blanc. Elle hâta le pas vers un étroit couloir menant à un bassin souterrain. Aussi immobile que translucide, l’eau miroitait sous les reflets des champignons phosphorescents qui se développaient le long des parois.
Ferdi y pénétra en grimaçant sous la saisissante morsure du froid. Se concentrant sur sa respiration, elle apaisa la sensation, qui diminua peu à peu. Elle entreprit alors de se rincer le visage des résidus de sang séché. Après quoi, elle put se laisser flotter, calme et paisible, à la surface du bain où chatoyait un camaïeu de bleus.
Silence. Paix.
Boum !
Le coup de poing qu’elle ressentit dans sa poitrine l’arracha à sa méditation. Son mouvement de recul manqua de lui faire boire la tasse. S’agitant comme une chatte qu’on aurait jetée dans l’eau, Ferdi se débattit pour regagner le couloir menant à sa chambre.
Deux autres palpitations brutales du cœur lui valurent de perdre son équilibre. La paroi rocheuse la retint alors qu’elle vacillait dangereusement. À l’instar de son rythme cardiaque qui s’emballait, son souffle s’accéléra, provoquant des tremblements que le froid n’arrangeait guère.
Pas très avisé de t’endormir dans un bain si frisquet. Tu pourrais en perdre des doigts !
Le martèlement lui arracha un hoquet et la précipita au sol. Le visage crispé par la douleur qui hurlait dans sa poitrine, elle rampa jusqu’à son lit, s’y hissa à grand-peine et tendit la main vers une étagère. De ses doigts tremblants, elle fouilla parmi les fioles et en fit tomber quatre sur la couette. Une cinquième alla s’écraser à terre et répandit une forte odeur de violette et de curry.
Le tambourinement lui broyait les tempes. Elle luttait pour garder les yeux ouverts. Au toucher, elle identifia la forme d’un flacon particulier. Celui-là même qu’elle recherchait. Elle l’approcha de ses lèvres frémissantes et but un trait du liquide au goût effroyable. Une seule et unique gorgée. Surtout pas une de plus.
Le fluide coula en elle comme une flamme à travers une sarbacane. La douleur exquise qui en résulta l’obligea à s’accrocher aux draps de toutes ses forces, au point que ses phalanges blanchirent. Un hurlement jaillit de sa gorge avant qu’elle ne serre les mâchoires à s’en briser les dents. Et soudain, tout s’arrêta.
— Réveille-toi… Ferdi ? Réveille-toi, c’est fini.
Elle rouvrit les yeux. La lueur du lustre magique fut sa première perception.
— Eh bien, quelle crise ! On n’en avait pas connu des comme ça depuis longtemps, pas vrai ?
La jeune femme, nue comme un ver, se redressa, passa une main froide sur son front humide et entreprit d’enfiler quelque chose. La malle située au pied du lit lui offrit justement un habit de peau orné d’une fourrure particulièrement chaude.
— Rah, ne mets pas cette horreur ! Ça te fait des fesses de vachette.
— Ferme-la, tu veux bien ? fit-elle à haute voix en dépliant l’encolure de sa veste.
— Oh, mais on est de mauvais poil à ce que je vois ! Poil de vachette, j’entends.
Ferdi rangea les fioles éparpillées à leurs places respectives. Elle jeta un œil navré à celle éclatée au sol et se mordit la lèvre.
— C’était quoi, déjà ? La potion pour voir dans le noir ou celle pour qu’un homme copule toute la nuit ?
— Ni l’une ni l’autre, répliqua-t-elle, une pointe de tristesse dans la voix. C’était mon parfum.
— Dommage, je l’aimais bien, moi aussi. Bon ! S’agit de se mettre au travail, le jour ne va pas tarder à se lever, ma chérie.
— Je sais, maugréa la Larronne. Fiche-moi la paix, par le Feu ! Pourquoi es-tu si bavarde, d’abord ?
— Ha, ha ! Il semblerait qu’une certaine voleuse n’ait pas ingurgité son Élixir à temps. Ça faisait quoi ? Deux, peut-être trois jours que tu étais sobre ?
Ferdi soupira.
— Quatre.
— Quatre ! Eh bah… Je vais devoir te causer un petit moment, alors.
— Non, tu vas me laisser tranquille. Dans une heure, j’avale le sérum d’extralucidité, donc toi, tu retournes… tu retournes d’où tu viens.
— Oui, oui, oui, certes… Mais imaginons que je reste un peu plus longtemps, cette fois ?
— Alors je me frapperai la tête contre un mur jusqu’à ce que tu te taises.
— Nom de nom de nom, quelle humeur massacrante ! Outre le fait que c’est une ineptie et un mensonge, ça manque cruellement de style, Ferdi. Tu as habitué le monde à mieux.
La voleuse garda le silence. Au creux de son être émergea une agréable et chaleureuse caresse. Elle prit conscience des battements maîtrisés de son cœur, du rythme contrôlé de sa respiration, de son sang circulant à travers ses organes ; chacun d’entre eux fonctionnait à la perfection et côtoyait intimement sa volonté. Chacun de ses muscles répondait avec énergie et promptitude. Son cerveau jouissait lui aussi d’un surcroît d’efficacité, octroyant à la jeune femme le meilleur de ses capacités. Son corps, comme Ferdi aimait à le dire, s’optimisait.
— Déjà ? Tu le ressens déjà ?
— Oui, sourit-elle avec satisfaction. J’ai amélioré la formule et ça a l’air de marcher. Bientôt, je n’entendrai plus ta douce voix, ma belle, ajouta-t-elle, sardonique.
— Hum ! J’apprécie qu’on en revienne à des échanges plus cordiaux, mais je tiens à t’avertir qu’on n’est pas près de se séparer, toutes les deux.
— C’est ce qu’on verra.
— Tu auras toujours besoin de moi, Ferdi.
— On verra, insista la voleuse. Allez, disparais maintenant !
L’écho de son ordre s’évanouit dans un silence seulement froissé par le clapotis des gouttes tombant sur la roche froide.
Préparer le sérum d’extralucidité nécessitait moins d’une heure. Mais l’eau, qu’elle avait laissé chauffer, s’était intégralement évaporée, aussi dut-elle reproduire toutes les étapes de la manipulation. Intégrer ensuite le reste des ingrédients lui demanda peu de temps. Le principal défaut de cette mixture résidait dans sa faible durée de conservation. À peine quelques heures après sa concoction, ses effets diminuaient déjà de moitié. Impossible pour la voleuse d’en réaliser à l’avance et d’en stocker. Après des mois passés à chercher une solution à cet inconvénient, elle s’était résolue à en fabriquer au fur et à mesure.
— Eh, ma belle ? appela-t-elle d’une voix suave.
— Mmh… quoi ?
— À ton avis, il est quelle heure dehors ?
— Tu veux savoir ce que je pense de l’heure qu’il fait dehors, ou tu veux savoir quelle heure il fait réellement dehors ?
— L’heure qu’il est, corrigea-t-elle, pas l’heure qu’il fait.
— Tu veux savoir ce que je pense de l’heure qu’il est dehors, ou tu veux savoir…
— Ça va, ça va, j’ai compris, la coupa-t-elle. Je désire connaître l’heure exacte.
— Le soleil a quitté l’horizon depuis une heure, ma chérie.
— Merci, ma belle.
— De rien, ma chérie.
Ferdi jeta un champignon luisant dans son chaudron et y ajouta une plume de larmille rouge imprégnée d’huile.
— Ferdi ?
— Non, intervint paisiblement la voleuse. La réaction primaire est terminée, les effets positifs ont commencé et toi, tu ne m’importunes plus. À moins que je ne le demande.
Clapotis d’eau qui tombe. Gargouillements d’eau qui bout.
— J’aime mieux ça, murmura-t-elle avec fierté.
Le bouillon à l’aspect d’une épaisse soupe à la tomate vira lentement vers l’orange pâle pour se clarifier jusqu’à une teinte beige-ocre. Seulement à cet instant, Ferdi retira le récipient du feu et versa son contenu dans trois petites flasques. Le sérum d’extralucidité était prêt.
Elle décida ensuite de grignoter quelque chose avant de changer d’habits. Aussi confortables fussent-elles, de telles défroques ne seyaient point à la furtivité. Une poire, un morceau de tomme de chèvre et un verre de cidre plus loin, elle revêtait une tunique propre, son pantalon et ses bottes de cuir qui moulaient gracieusement sa silhouette. La voleuse contempla son image dans un miroir massif qui trônait parmi tous les trésors de l’entrée. Elle s’encapuchonna et vérifia l’emplacement de ses quatre dagues.
— Ne nous faisons point désirer, baronnette, un somptueux buffet nous attend, pérora-t-elle à l’adresse de son reflet.
Puis, un sourire malicieux aux lèvres, elle quitta sa caverne.
La parure du glouton
Bourgeois, nobles et autres seigneurs s’amassaient, tous vêtus pour l’occasion de leurs plus beaux atours. Aux portes du palais de Sa Grâce, le héraut annonçait une à une les personnalités :
— Le baron Clivarch Menestr, du duché de Raziel !
La place décrivait un rectangle de bonne taille, ceint de hauts murs de pierre sur lesquels de somptueuses gravures vendaient à l’œil les scènes historiques de la construction de la cité. Une dizaine de pilastres soutenaient un promontoire encombré de plantes grimpantes, hébergeant au côté de leurs fleurs des oiseaux tout autant diaprés.
— La comtesse Alnara de Narzarel, du duché de Raziel !
Deux tables majestueusement dressées offraient boissons et hors-d’œuvre en abondance. À côté de la myriade de petits fours fourmillaient fruits et légumes sculptés en divers animaux et créatures mythologiques. Des fontaines de vin réalisées à partir d’un cristal fin, sans doute issues des ateliers des meilleurs souffleurs, laissaient ruisseler le liquide aux arômes riches et délicats.
— Le seigneur Lixor Loivann, du duché de Raziel !
Sur les marches montant vers le palais, une poignée de musiciens jouait avec cérémonie. La ballade interprétée au luth s’arrangeait à merveille avec les deux vielles, instruments trop fascinants pour ne pas s’y arrêter : le premier se tenait entre la joue et le poignet, tandis que l’autre, plus grand, se plaçait sur un socle au sol, mais se jouait de la même manière.
Une femme ravissante, de belle taille et accoutrée d’une robe pourpre, déployait un registre vocal allant de l’alto au soprano sans dépasser le volume permettant les échanges des invités.
— Le comte Folar Lozharis, du duché d’Iben !
Tout autour, adossés aux murs, se tenaient les gardes du palais. Ils dissimulaient pour l’occasion leurs visages sous des casques intégraux et leurs cottes de mailles sous de longs vêtements aux couleurs de la cité. Seuls l’épée collée au flanc et le fauchard dressé vers le ciel restaient visibles sur cet habit gris-brun. Immergés dans le décor, personne ne leur adressait ne serait-ce qu’un regard.
— La baronnette Verra de Gasqual, du duché de Jah !
Ferdi pénétra dans l’enceinte.
Les effets combinés de l’Élixir et du sérum d’extralucidité lui procuraient une pleine conscience de son environnement. Chaque tintement de verre, chaque éclat de rire, chaque murmure et autre froissement de tissu devenait perceptible et sujet à l’analyse. Son cerveau pouvait concentrer son attention sur un son en particulier – une perle glissant sur une chaîne en argent, une bourse secouée, ou encore une épée tirée hors de son fourreau – et lui permettre ainsi de s’adapter.
Le terme « extralucidité » frisait l’abus de langage. Il s’agissait davantage d’« extraperceptibilité » ou d’« extraperception ». Du reste, son ouïe n’était pas le seul sens exacerbé. Les parfums multiples l’envahissaient tandis que les couleurs paraissaient plus brillantes, plus contrastées. Le goût, à l’instar de l’odorat, lui procurait une impression puissante et difficile à maîtriser. Lorsque Ferdi déposa sur sa langue un petit ours de melon à tête d’ananas et jambes de nectarine, le plaisir qui en résulta manqua de peu la faire gémir. Et il y avait le toucher. Ce sens se révélait le plus utile dans son « métier ». Immiscer ses doigts à l’intérieur d’une poche, ou dans la doublure d’un cafetan, ou encore les glisser sur la peau d’autrui comme un courant d’air, apparaissait dès lors d’une facilité déconcertante.
Le prix pour l’attribution de telles facultés se payait par une surcharge d’informations. Sa première expérience d’extralucidité lui avait valu une demi-journée recroquevillée dans un coin de sa caverne à subir les assauts incessants de ses sens déchaînés. Pour pallier cet afflux d’éléments, elle combinait la prise de sérum avec les effets de son Élixir, capable d’accentuer l’activité cognitive. Ainsi, tant que la synergie subsistait, elle pouvait gérer la multitude de messages de l’environnement et se concentrer comme personne sur le moindre détail utile.
Optimisée de la sorte, il ne lui aurait fallu guère plus d’un apéritif pour repartir lestée de boucles d’oreilles, de colliers incrustés et d’autant de bourses généreusement galbées. Mais aujourd’hui, Ferdi gardait ses mains près d’elle et ne s’emparait que des délices culinaires qu’on lui proposait. Même si elle avait toute confiance en ses talents, elle ne pouvait risquer qu’un appel au vol l’éloigne de son véritable objectif. La patience était donc de mise.
Son attention se porta vers le haut des marches.
Le héraut avait achevé ses annonces depuis un moment quand Sa Grâce, le duc Ernoillo Garner de Raziel, se décida à prendre la parole. Un homme à la corpulence certaine, engoncé dans un costume saturé de fioritures. Du haut des escaliers et accompagné de son épouse, la duchesse Amareta Garner, il intima le silence à la foule d’un geste de la main :
— Chers invités, proclama-t-il, c’est avec un immense plaisir que je vous souhaite la bienvenue à ce quinzième banquet de Senith !
L’auditoire applaudit modestement.
— Le début du printemps, le renouveau, l’abondance de cette chère terre qui nous offre les mets les plus fantastiques afin que nous puissions lui rendre hommage. En ce jour, nous sommes réunis pour célébrer la profusion, l’exubérante générosité de la nature à l’égard…
Senith, divinité de la Terre, songea Ferdi. Déesse maternelle de la fertilité, de la moisson et de l’agriculture. Je me demande si tu peux rougir…
Il s’agissait là d’un discours pompeux. Une allocution que la voleuse ne connaissait que trop bien. L’abondance et l’exubérante générosité d’un côté, la misère, la famine et la maladie de l’autre. Au début, être en présence de tout ce luxe et de cette opulence lui avait donné la nausée. Elle qui, comme tant de citoyens, avait grandi dans l’enfer de la Basse-Ville alors qu’ici, dans les quartiers du Plateau, on célébrait chaque année le banquet de Senith. On s’empiffrait jusqu’à vomir, on buvait jusqu’à plus soif, on s’enivrait, oubliant pertinemment que, quelques rues plus loin, des Bassars vendaient leur corps ou leur âme pour un croûton misérable. Une aberration qui à présent ne lui faisait plus ni chaud ni froid. Ferdi avait réprimé ses sentiments. Seul son objectif comptait désormais.
Pour ce qui fut du reste de l’allocution, la voleuse l’ignora royalement. Elle déporta plutôt son attention sur un homme qui semblait l’observer depuis plusieurs minutes. Grand, brun, il portait une tunique châtaigne ornée de motifs inhabituels, un pantalon ample noir, serré aux mollets dans une paire de bottes salies de poussière orange. Par-dessus, il arborait un fastueux manteau en fourrure de loup qui faisait ressortir à merveille ses yeux gris perçants.
Elle le détailla de haut en bas, lui lança un sourire en coin et dirigea à nouveau son intérêt sur le duc de Raziel, loin d’avoir achevé son plantureux boniment. En réponse à son coup d’œil, l’inconnu se rapprocha.
— Il est bien fâcheux que nous n’ayons été présentés, ma dame, déclara-t-il à voix basse, son regard également tourné vers le haut des marches.
Odeur de larmille et accent d’Iben. À coup sûr un Sudiste.
— Baronnette de Gasqual, répondit-elle, laconique, en tendant vers lui sa main.
Il lui prit les doigts avec douceur et les baisa. Ferdi sentit sa peau frémir au contact de ses lèvres, et une agréable sensation lui parcourut le corps.
— Verra, si je ne m’abuse ? se risqua-t-il.
— Monsieur s’avère un fin physionomiste. Je suis flattée que ma personne ait à ce point retenu votre attention.
— Il n’aurait pu en être autrement, enfin ! Comte Lozharis. Très enchanté.
— Dites-moi, comte Lozharis, c’est une bien longue route de Lozhen jusqu’ici. Y a-t-il donc si peu d’agrément chez vous qu’il ne vous faille effectuer ce périple afin de quérir distraction ? À moins que, comme beaucoup, vous ne veniez simplement piller le buffet de Sa Grâce ?
La pique parut l’amuser.
— Le duché d’Iben n’a rien à envier à ses voisins. Ses campagnes feraient passer vos terres pour de mornes espaces infertiles, tandis que question divertissement, vous connaissez sans doute l’adage : celui qui un jour danse sous le soleil d’Iben ne s’en retourne plus jamais chez lui.
— On dit aussi de votre soleil qu’il martyrise la peau. Un endroit où les habitants doivent s’en protéger et non le prier de se lever, quelle contrée est-ce là, je vous le demande ?
— C’est ce même soleil qui nourrit la nature et lui fournit ses trésors. Regardez donc cette table et les merveilles qui s’y étalent. Croyez-vous pouvoir en présenter seulement la moitié sans la prodigalité du Sud ?
— Vous parlez comme un marchand.
— Et vous, comme une conservatrice. Sachez, baronnette, que la générosité de Sa Grâce ne se limite pas à ce faste buffet. Ce dernier s’avère certes profitable au plus grand nombre, toutefois, l’invitation qui m’amène ici concerne une tout autre activité.
Elle eut un sourire si discret qu’il ne le vit pas, puis se tourna lentement vers lui :
— Éclairez-moi donc de vos lumières, cher comte.
— Verra, minauda-t-il, une dame de votre envergure doit certainement savoir de quoi il s’agit, n’est-ce pas ?
— Naturellement, répondit-elle après un court instant.
Le comte semblait satisfait.
— Chaque année, j’effectue ce voyage, et chaque année, j’éprouve le même bonheur à déguster les plaisirs offerts en ces lieux. Tous les plaisirs. Cependant, je dois vous confier que rarement auparavant si belle compagnie ne m’avait été présentée. Puis-je vous demander de m’accorder une danse, une fois le discours de Sa Grâce terminé ?
Le regard de Ferdi se chargea d’une lueur que ses lèvres n’osèrent trahir. Elle pencha légèrement la tête sur le côté et arbora une expression qui rendit son mime de femme flattée absolument parfait :
— Avec grand plaisir, comte.
L’allocution du duc prit fin et les musiciens entamèrent un registre plus propice au ballet. Des couples se formèrent bientôt au milieu de la place fleurie et commencèrent la danse du printemps. Les domestiques louvoyaient avec habileté entre les invités, proposant diverses boissons sur leurs plateaux d’argent. Folar Lozharis retrouva la baronnette Verra de Gasqual près d’une table où s’exposait un geai taillé dans une pastèque, orné d’un collier de tomates cerises jaunes. Ils partagèrent un verre de vin, discutèrent un moment, puis il l’invita à prendre part au bal.
Comme la plupart des personnalités de son rang, le comte Lozharis maîtrisait l’art de la danse. Son jeu de jambes, bien que brut, était assuré et fluide ; sa main, appliquée sur les lombes de sa partenaire, la retenait avec fermeté. Ferdi sentait à travers sa robe les épais cals aux doigts du Sudiste. Nul doute que cet homme manipulait l’épée depuis au moins aussi longtemps qu’il usait de ses mollets.
— La grâce de vos mouvements est à l’image de votre beauté, baronnette, lui susurra-t-il au creux de l’oreille.
Ferdi ignorait comment rougir sur commande, néanmoins nombre d’astuces pouvaient remédier à ce manquement. À cet instant, elle se contenta d’un sourire assez discret pour ne pas séparer ses lèvres l’une de l’autre, mais suffisamment long pour voir la lumière scintiller dans l’œil de son partenaire. Désormais les yeux dans les yeux, le comte poursuivit son boniment :
— Vos yeux, aussi doux que l’émeraude à laquelle la couleur est empruntée, sont une promesse de vie, une tendre caresse pour qui s’y attarde, et s’y perd.
Elle se rapprocha de lui, la cadence des mouvements diminua. Le comte fit lentement remonter sa main le long de son dos, jusqu’à enrouler un doigt dans l’une de ses mèches de cheveux.
— Cette cascade de jais aux courbes impétueuses et complexes s’avère un écho sublime à votre personnalité. Quant à votre parfum, vous avez su mêler avec adresse la douceur de la violette avec une pétillante saveur que je ne parviens à discerner.
Elle lui offrit un plus large sourire, dévoilant cette fois-ci toutes ses dents.
— Vous savez manier les mots, Folar, murmura-t-elle d’une voix suave. La comtesse de Lozhen doit certainement faire la jalousie de son entourage.
Il plongea de nouveau son regard gris dans les prunelles de la baronnette. Comme l’attestait son rictus, il savait la partie gagnée.
— Si la géographie et l’observation ne vous font pas défaut, vous manquez cependant de renseignements sur l’actualité, chère Verra.
— Pardonnez-moi, reprit-elle avec plus de douceur encore. J’oublie parfois de tendre l’oreille aux rumeurs et autres cancans, bien qu’il s’agisse là de l’une des activités les plus prisées par mes amies.
— Cela ne fait de vous qu’une femme plus merveilleuse.
Elle fit mine de regarder ailleurs, feignant une gêne.
— Je vous en prie, parlez-moi plutôt de votre… entourage, si j’ose dire, l’encouragea-t-elle.
— La comtesse de Lozhen, ma bien-aimée, a rejoint l’Après il y a deux années de cela, emportée par la variole. (Il esquissa un sourire désolé.) Aujourd’hui encore, j’ai peine à croire qu’il soit au monde douleur plus grande qu’une telle perte.
Bien évidemment, il mentait. Le comte Lozhen demeurait un éternel célibataire qui collectionnait les femmes de tout lignage et de toute origine sur un tableau de chasse impressionnant de diversité. D’aucuns allaient même jusqu’à lui inventer des attirances pour certaines femelles humanoïdes des régions reculées. Une chose était sûre, sa libido égalait en exubérance son jeu d’acteur.
Néanmoins, Ferdi aussi mentait. Elle savait tendre l’oreille et connaissait sur le bout des doigts les activités, mœurs et désirs des nobles qu’elle dépouillait. Gardant les paupières ouvertes afin de provoquer une humidification qui lui fit briller les yeux, la baronnette déglutit et s’adressa au Sudiste avec émotion :
— Je suis sincèrement navrée, comte, j’ignorais tout de ces fâcheux événements.
— Allons… (Il passa le revers de sa main sur le visage de la jeune femme et repoussa adroitement une des mèches de cheveux échappées de la torture du chignon.) Laissons la mélancolie au passé et profitons des joies du présent. Les joies des nouvelles rencontres et des nouvelles… perspectives.
Elle inclina la tête sur le côté et lui sourit de nouveau. Un sourire radieux.
Le rythme du ballet s’accéléra encore, ce qui annonçait une sortie imminente. Les musiciens jouèrent un crescendo habile qui transcenda à merveille l’explosion vocale de la chanteuse soliste. Le comte, qui éprouvait une forte affection pour les démonstrations théâtrales, fit tournoyer de plus belle sa partenaire, jusqu’à se pencher sur elle pour le bouquet final. La retenant de ses bras, il rapprocha ses lèvres des siennes, jusqu’à les frôler. Ferdi entrouvrit la bouche, communiquant ainsi son impression sur l’initiative du Sudiste.
— Verra, ma chère, murmura-t-il avec délicatesse, dites-moi que vous avez reçu l’invitation spéciale du duc. Celle concernant son si caractéristique Dessert ?
— Nous parlons de ce qui se déroule à l’intérieur du palais une fois la réception terminée ?
— Cet événement même. La raison de ma présence ici.
— Oui, Folar, je compte bien m’y rendre.
Il sourit de satisfaction, très largement, dévoilant une dentition parfaite, puis se rapprocha afin de déposer un baiser sur les lèvres de la baronnette suspendue à lui. Elle ne le repoussa pas.
— Alors, nous nous retrouverons à l’intérieur pour de nouveaux plaisirs, ma douce, insinua-t-il.
— Prudence, cher comte, répliqua-t-elle d’un ton malicieux. Ne formulez point de promesses que vous ne pourriez tenir.
Avant qu’il ne trouve le temps de lui manifester son incompréhension, la jeune voleuse l’embrassa de nouveau. Puis, sans autre forme de procès, elle se libéra de son étreinte pour disparaître dans la foule, laissant Folar Lozharis pantois. Verra de Gasqual s’avérait assurément une femme à son goût. Il ne put réprimer un rictus en coin à l’idée de poursuivre ce partage dans l’intimité d’une chambre, quoi qu’elle en dise.
L’heure suivante, il la chercha des yeux à plusieurs reprises, en vain. Avant de finalement se résigner à porter son dévolu sur une jeune fille de notable, visiblement trop néophyte pour cette jungle d’apparences et de tromperies.
Lorsque l’heure de la soirée approcha, le héraut du duc proclama que les convives détenteurs de la « lettre spéciale » étaient priés de se présenter afin de prolonger les festivités. Le comte se réjouissait déjà d’y retrouver sa partenaire. Cependant, tandis qu’il fouillait ses poches, une affreuse sensation lui parcourut l’échine : son invitation au Dessert, sa précieuse lettre spéciale, avait disparu.
Ferdi grimpa les marches une par une vers la porte du palais. Une fois en haut, elle tourna la tête en arrière et aperçut un comte à manteau de fourrure de loup invectivant avec véhémence le garde qui lui refusait le passage.
— Votre invitation, ma dame ? s’enquit l’intendant.
Elle lui tendit une petite enveloppe cachetée du sceau ducal. Il l’ouvrit d’un geste net et, après un court instant de lecture, releva les yeux du papier :
— Puissiez-vous profiter des plaisirs offerts par Sa Grâce, ma dame.
Arborant l’attitude hautaine propre à son personnage, Ferdi répondit :
— C’est bien là mon intention.
Elle huma les parfums capiteux qui montaient des bains aux huiles odorantes, d’où provenaient également gloussements et rires perlés ; elle but des breuvages pétillants à la valeur invraisemblable ; elle goûta des viandes mouchetées de feuilles d’or dont la tendresse n’avait d’égale que la divine saveur ; elle dégusta des fruits et des pâtisseries semblables à des pierres précieuses qui explosèrent dans sa bouche en un millier d’arômes fantastiques.
Le Dessert. L’événement spécial du duc de Raziel était si incroyable qu’il faisait passer la réception de l’après-midi, pourtant grandiose, pour un ridicule banquet de foire.
Malgré la caresse éthylique qu’elle ressentait et qui commençait à altérer son excellente perception des choses, Ferdi compta trente-deux convives. Une douzaine frétillait à l’intérieur des bains de marbre creusés dans le sol. Une dizaine se prélassait sur de grands divans de soie aux pourtours marqués de symboles représentant des couples aux postures très équivoques. De leur côté, les quelques convives encore debout semblaient chercher l’intimité des paravents pour davantage que des confidences.
Le dernier groupe se trouvait au centre de la pièce, installé sur un immense lit à baldaquin et entouré des mets les plus extraordinaires. Ferdi avisa du coin de l’œil le duc de Raziel, sa corpulente épouse dont le degré d’ouverture des paupières témoignait d’une ébriété avancée, le baron Clivarch Menestr, une femme de dos qu’elle soupçonnait d’être la maîtresse du duc, la voluptueuse Céreïne de Koziel, et enfin Tarxs Mingot, le goûteur de Sa Grâce.
— Ma dame désire-t-elle une autre fraise ?
La question, posée par un jeune noble qui empestait le vin, la sortit de son observation. Pour autant, la voleuse ne s’en formalisa pas. Allongée sur le sofa, la tête retenue par l’un de ses bras, Ferdi ouvrit grand la bouche en tendant le cou. Son regard pénétrant fit frémir l’homme qui introduisit délicatement le fruit juteux. Elle referma aussitôt les lèvres et lécha ostensiblement les doigts du noble. Lui qui tentait de séduire la baronnette de Gasqual depuis son entrée dans la salle masqua à grand-peine son désir. La voleuse se demanda même si elle n’en faisait pas trop, mais après un rapide coup d’œil alentour, elle se rasséréna : son audace ne rivalisait guère avec celle de certains invités.
— Que diriez-vous d’un bain, Verra ? s’enquit le noble d’une voix mal assurée. Il me tarde de rejoindre nos amis avant qu’ils ne projettent toute l’eau en dehors !
— Excellente idée, mon cher, prenez donc les devants. Je vous y rejoins d’ici peu, glissa-t-elle.
Cette proposition ne lui déplaisait pas : un bain de la sorte, chaud et parfumé, l’aurait foudroyée de plaisir. Surtout sachant que seule l’eau glaciale de sa cave l’attendait chez elle. Seulement, l’idée de partager l’ablution avec des êtres aussi abjects, qui plus est désireux d’une proximité avancée, la répugnait passablement. Par ailleurs, Ferdi s’impatientait.
Non, assez profité. Je dois passer aux choses sérieuses.
D’un mouvement rapide, elle se leva, constatant un léger vertige dû à l’alcool. Heureusement pour elle, les effets de l’Élixir palliaient sans peine ce trouble. À sa gauche, une servante à la mise légère, mais de bon goût, s’approcha, les yeux bandés d’un tissu doré, un plateau d’argent à la main. Plusieurs coupes de cristal y étaient disposées en cercle. Sans hésitation, Ferdi s’empara du plateau. La soubrette qui, comme toutes ses semblables, avait l’habitude des caprices de la noblesse, ne broncha pas et quitta docilement la pièce en quête d’un nouveau service.
Arriva alors la partie délicate de son plan. Avec subtilité, la voleuse fit jouer l’une de ses fioles entre ses doigts pour en verser quelques gouttes dans quatre coupes, laissant de cette manière les deux autres intactes. Manipuler avec discrétion ne s’avéra pas compliqué, du moins pas pour celle qui avait fait de la furtivité une seconde nature. La vraie difficulté résidait dans la suite.
Un bruit de verre brisé résonna dans la pièce. Sa Grâce, la duchesse Amareta Garner de Raziel, venait de choir du lit à baldaquin et souffrait de difficultés pour se relever, même si la situation semblait beaucoup l’amuser. Le baron Clivarch Menestr entreprit de l’aider à recouvrer son équilibre et l’accompagna un peu plus loin sur l’un des divans. L’occasion pour la baronnette Verra de Gasqual de faire son entrée au sein de l’élite des élites se présenta alors.
— Tout un régiment ! s’esclaffait le duc Ernoillo. Je détiendrai bientôt autant de soldats que notre cher souverain !
Allongée à ses côtés, la femme en robe rouge jouait avec une mèche de ses cheveux.
— Ne redoutez-vous pas que nos voisins s’interrogent sur vos intentions, monseigneur ? questionna-t-elle d’une voix melliflue. Lorsqu’un haut dignitaire s’arroge une telle puissance militaire, c’est qu’il en pressent déjà l’usage.
— En effet. Comme toujours, vous voyez juste, dame Céreïne. Mais par les temps qui courent et au vu des menaces qui émergent du sud, les craintes potentielles de mes voisins seront vite apaisées. Par ailleurs, nul n’ignore mon intention de réformer ma cité. Si je m’entoure d’hommes capables, c’est avant tout pour mener à bien ces changements.
— Vraiment ?
— Si vous me le permettez, Votre Grâce, intervint alors Ferdi sur une délicate révérence, je souhaiterais corroborer vos dires.
Les trois personnalités toisèrent d’un œil curieux la nouvelle venue qui se tenait devant le lit, dans l’attente d’une permission à se joindre.
— Ah ! Vous voyez, Céreïne ! dit enfin le duc, profitant de l’occasion pour illustrer son propos. À peine une oreille entend-elle mes intentions qu’elle souhaite déjà en confirmer la véracité. Faites donc, je vous prie, dame… ?
— Verra de Gasqual, monseigneur, répondit Ferdi après une nouvelle révérence. Du duché de Jah. Mon père, le baron de Gasqual, est l’un des « voisins » dont vous parliez plus tôt. Et il est vrai que les rumeurs au sujet de votre cité augurent d’importants changements. On raconte que vous entreprenez de purger la misère comme on tranche un membre gangrené, si vous me permettez l’analogie.
— Ce n’est qu’en partie exact, rectifia le duc avec plus de sérieux. Hélas, on n’éradique pas la misère, on la canalise, car c’est grâce à elle que nous pouvons aujourd’hui nous prélasser ici. Mon intention concerne plutôt le démantèlement du réseau criminel qui sévit là-bas. La Basse-Ville est hors de contrôle, les bandes la tiennent, leurs milices prospèrent et se payent la part du lion. Mes percepteurs, les itinérants, et même les gardes ne s’y aventurent plus. Voilà le véritable fléau dont je souhaite guérir ma cité.
— C’est tout à votre honneur, Votre Grâce, acquiesça-t-elle. Communiquer aux ducs vos désirs d’envoyer des troupes au sud permet d’appuyer votre autorité à la cour royale, tandis qu’en parallèle, vous vous attirez les faveurs de vos gens en leur promettant d’anéantir la pègre qui les terrorise. Une habile manœuvre.
— J’ignorais que vous vous intéressiez à la politique intérieure, baronnette… de Gasqual, c’est bien ça ? commenta la baronne de Koziel. Du reste, votre présence ici me surprend d’autant plus que je ne me souviens pas de vous avoir vue sur la liste des invités.
Un silence pesant s’installa. Deux servantes, les yeux bandés du même tissu fin que la première, vinrent nettoyer le verre brisé et apporter un nouveau plateau de confiseries aux couleurs farfelues. Le goûteur le récupéra et s’empressa de l’examiner.
— Allons, baronne, minauda le duc, personne ne peut pénétrer dans mon palais sans invitation, voyons. Pas avec la flopée de gardes qui rôde dans mes couloirs.
— J’apprécie la bienveillance de Votre Grâce à mon égard, reprit Ferdi sans se démonter, mais la baronne dit vrai. J’ai obtenu mon invitation du comte Lozharis.
— Folar vous a laissé son invitation ? s’étonna le duc. Il aurait traversé la moitié du pays pour repartir sans prendre le Dessert ?
— Je l’ai persuadé de me faire cette faveur. Je rêvais depuis longtemps de me joindre à vos réjouissances.
Le duc éclata d’un ricanement sonore, tonitruant. Ferdi eut un frémissement : lorsqu’il s’était incliné en arrière pour rire, il avait fait apparaître autour de son cou un bijou splendide. Une somptueuse chaîne en or massif sur laquelle s’amassaient rubis et émeraudes finement ciselés, et qui se terminait par un diamant de la taille d’un poing. Le diamant le plus gros connu à ce jour, portant aussi le nom d’Œil de Dehuk.
— À la bonne heure ! Ce vieux loup de Lozharis ne changera donc jamais ! railla le duc en séchant ses larmes. Soyez la bienvenue, baronnette. Prenez donc place.
Ferdi s’assit sur le lit et déposa son plateau à côté d’elle. Si Ernoillo l’accueillait avec gaieté, la baronne, elle, ne semblait pas du même avis. Bien que souriant à la nouvelle invitée, les regards qu’elle lui lançait se révélaient glacials.
Céreïne de Koziel était une femme à la beauté voluptueuse, une créature que l’on contemplait comme un tableau à l’élégance centenaire, ne prenant avec l’âge que sagesse et grâce. Ses longs et brillants cheveux ondulaient en cascade sur son épaule et se perdaient dans un décolleté vertigineux, là où deux rondeurs parfaitement dessinées poignaient ostensiblement. Ses sourcils et ses cils impeccables mettaient en valeur ses yeux, une paire de joyaux de nuit à la profondeur abyssale. Sa robe échancrée laissait apparaître des jambes interminables jusqu’à sa cuisse d’une blancheur crayeuse.
Deux couleurs suffisaient pour résumer cette femme. Le rouge et le noir. Rouge pour ses lèvres et sa robe, sa beauté sulfureuse et l’énergie torride qu’elle dégageait. Noir pour son regard, ses cheveux, son aura ténébreuse, et pour le mystère dissimulé derrière autant de perfection. Trop de perfection. Ferdi n’aimait pas ça. Pas seulement car cette absolue beauté éclipsait son propre charme, mais surtout parce qu’elle avait appris par le passé que perfection rimait avec illusion.
Alors que le corpulent duc reprenait la conversation politique entre deux bouchées généreuses, les deux femmes continuèrent de s’observer à la dérobée.
— Sa Majesté le roi sera certainement très satisfait de vous savoir si enclin à participer au conflit frontalier, glissa la baronne. Ces barbares du désert inquiètent en plus haut lieu. Toutefois, il vous faudra répondre d’une telle réputation.
— J’y compte bien, affirma-t-il. Une faction s’en ira au sud pour la forme, mais je persévérerai à accumuler les régiments dans la cité. Et ceux-là aussi serviront de leurre. Tandis qu’en les voyant, les malandrins qui sévissent dans la Basse-Ville se prépareront à une attaque frontale, il sera déjà trop tard pour eux.
— Comment espérez-vous y parvenir, Votre Grâce ? questionna la baronnette.
— Oh, je ne désire point vous accabler de la complexité des détails, mais sachez que je dispose d’éléments infiltrés.
— Vous voulez dire des espions ? fit-elle mine de s’étonner. Remarquable !
— Tout à fait. C’est un travail long et fastidieux, mais imaginez un instant : le chef de la pègre, entouré de ses lieutenants et de ses hommes de confiance, et qui révèle sans s’en douter tout ce qu’il y a à savoir sur ses opérations à mes espions. Tout ce qu’il faut pour pouvoir lui mettre des bâtons dans les roues. Nous parlons d’hommes extrêmement bien entraînés, cela va de soi. Des individus capables de se fondre dans la masse pour y disparaître. Et ce, pendant des années, mêlés à la pire engeance du matin au soir, vous imaginez ?
— Difficilement, monseigneur, mentit Ferdi.
— Je vous le dis, nous devisons d’une formidable profession. Un métier d’avenir. Lorsque je frapperai, que les restes de ces troupes de malfaiteurs agoniseront, je raserai ces ignobles quartiers : le Clou, Cordondur, et surtout la Fosse, cette horreur à laquelle le nom ne rend même pas hommage. À la place, je construirai d’immenses casernes, et aussi davantage d’entrepôts. Raziel deviendra le centre des richesses du royaume d’Oritabie, et toutes les denrées de mes voisins, je les posséderai au centuple !
À la suite de ses propos, il jeta un morceau de poulet encore bien garni de viande par-dessus son épaule. Le bout de volaille alla glisser sur le marbre blanc près des bains, laissant derrière lui une longue traînée de graisse luisante.
— Sous-entendez-vous qu’il y aura plus de travail pour les citoyens de la Basse-Ville, Votre Grâce ? s’enquit Ferdi, faussement curieuse. Ou du moins, envisagez-vous un recul de la pauvreté ?
— Vous êtes mignonne, ma chère Verra, commenta le duc avec bienveillance. Votre candeur vous honore. Sachez que la Basse-Ville est une vache laitière à laquelle la pauvreté sert d’entrave. (Il rota grossièrement.) Il ne convient pas de retirer son licou à l’animal pour le laisser s’enfuir, mais bien de s’assurer que l’on reste celui qui tire sur les pis.
— Je vois, releva-t-elle d’un ton détaché, comme si la nouvelle ne l’atteignait pas. Je crains que cela ne me paraisse un peu trop compliqué.
— Et c’est tout naturel, ma chère. N’ayez point d’inquiétude. Pour vous répondre, il y aura bien du travail. Du moins pour ceux que le crime et la rudesse de l’hiver auront épargnés. Finalement, tout le monde y gagnera. Après tout, je ne fais que respecter la tâche qui m’incombe : prendre soin de mon peuple et le sauver des malheurs qui l’accablent.
Il lui fallait à tout prix maîtriser ses émotions. La moindre crispation involontaire, le moindre regard trop vif, une seule erreur éveillerait les soupçons de la baronne de Koziel qui gardait les yeux rivés sur Ferdi. Des yeux qui épiaient.
À l’autre bout de la pièce, une femme aux formes généreuses sortit entièrement nue d’un bain et, le corps ruisselant d’eau parfumée, se mit à courir en riant. Un homme, tout aussi dévêtu, se lança à sa suite et la houspilla gentiment sur les risques d’une glissade incontrôlée, de peur qu’elle ne blesse son séant plutôt que de l’asseoir sur lui.
— Céreïne, ma chère, reprit aimablement Ernoillo, voulez-vous bien me resservir, je vous prie ? J’aime à observer vos talents. Je m’en délecte.
— Je suis au service de Sa Grâce, répondit-elle d’un ton velouté.
La voleuse frissonna d’horreur lorsqu’elle vit les iris de Céreïne se teindre d’un jaune solaire. Parmi toutes les choses qu’elle détestait en ce monde, primaient les éléments inattendus.
La baronne tourna la tête vers un plateau de fruits de mer. Elle déroula son bras dans sa direction et le fit léviter jusqu’aux pieds de Tarxs Mingot, le goûteur d’Ernoillo Garner. La douce lueur jaune qui avait illuminé ses yeux durant l’exécution magique se dissipa pour laisser de nouveau place au noir de jais. Le goûteur huma l’ensemble, dégusta une pince de crabe et l’abdomen d’une écrevisse, puis tendit le plat à son seigneur.
— Fantastique ! s’émerveilla le duc. Je ne m’en lasserai jamais, ma chère. Ces performances sont admirables.
Un peu trop admirables pour en faire de si futiles utilisations, songea Ferdi. Magicienne… voilà qui supplante aisément ton titre, baronne.
C’était donc ça. Voilà pourquoi une telle créature côtoyait le duc. Cette magicienne, comme tant d’autres, ressentait la soif du pouvoir. L’actuelle duchesse de Raziel disparaîtrait sans doute dans un mystérieux accident pour être naturellement remplacée par la maîtresse du duc : Céreïne. Un deuil à n’en pas douter très vite oublié. En s’appropriant un Ernoillo Garner à l’inassouvissable appétit, Céreïne gagnerait également un siège sur son trône. Et par la suite, le goinfre s’étoufferait avec un os de poulet, ou avalerait une gorgée de vin de travers, laissant ainsi la magicienne comme seule régente du duché. Un domaine, comme venait de le mentionner son futur époux, à la richesse extrême.
Le regard glacial de la baronne à l’égard de Ferdi se durcit davantage.
Pourvu qu’elle ne lise pas les pensées, s’inquiéta cette dernière. Enfin, si c’était le cas, je serais probablement déjà dans la merde. Par le Feu, Camillo a raison de haïr ces maudits tricheurs de magiciens ! Il est temps d’en finir.
Quelques minutes passèrent avant que les coupes des quatre convives ne soient vidées. Instant que Ferdi choisit pour proposer celles qu’elle avait rapportées sur son plateau d’argent. À son habitude, Tarxs Mingot se risqua le premier à la consommation. Il saisit le récipient, sentit son parfum et y trempa les lèvres. Quelques secondes plus tard, il fit un discret signe de tête au duc afin de communiquer son assentiment. Rien de plus normal, Ferdi venait de lui donner un verre dépourvu de narcotique. Elle offrit ensuite la seconde coupe saine à la magicienne, de crainte que celle-ci ne détecte la toxine, ce qui relevait peut-être de ses talents, pour ce qu’elle en savait. Puis elle réserva les deux breuvages souillés pour le duc et… pour elle-même.
L’Élixir qu’elle s’était administré retarderait l’apparition des symptômes, mais il n’empêcherait pas la drogue de l’emporter. Il lui faudrait donc agir avant que cela n’arrive.
— Au printemps, au renouveau et à l’abondance très généreusement partagée par notre bien-aimé duc ! déclara-t-elle, paraphrasant ainsi le discours avec une emphase flatteuse.
Chacun leva son verre et but le pétillant liquide.

Le duc, qui avait avalé la boisson d’un trait, fut saisi d’une bouffée de chaleur et toussa grassement. Il s’ébroua en riant alors que la magicienne commençait à le dévisager, ses beaux sourcils noirs désormais froncés.
— Monseigneur ? s’enquit-elle.
Mais Ernoillo ne répondit pas. Au lieu de ça, sa figure se crispa, ses yeux se révulsèrent et il chut sur le lit. Céreïne se tourna vers le goûteur :
— Préviens la garde, tout de suite ! ordonna-t-elle.
Elle prit la coupe des mains du duc et en renifla l’intérieur. Elle poussa un grognement et jura. Alors, elle porta son regard sombre vers la baronnette de Gasqual qui commençait à son tour à flancher. La deuxième coupe contaminée, bien que mi-pleine, glissa de ses doigts, et roula jusqu’à s’écraser au sol. Avec une rapidité étonnante, la baronne rattrapa la jeune femme avant qu’elle ne s’effondre.
— Qui vous a donné ce plateau, Verra ? exigea-t-elle d’un ton péremptoire
— Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il m’arrive…
— Qui ? insista-t-elle. Répondez-moi.
— Une… servante… bandeau jaune… murmura la baronnette avant de fermer les yeux et de s’alourdir.
Céreïne reposa son corps sur le lit, se leva et se précipita vers la porte de la grande pièce. Malgré sa longue robe échancrée, elle n’éprouvait aucune difficulté à se mouvoir rapidement. Elle trouva devant l’entrée les quatre gardes armés que le goûteur venait de quérir :
— Vous deux, faites évacuer cette pièce et amenez la baronnette de Gasqual dans mes appartements. Quant au duc, conduisez-le dans sa suite, je m’occuperai de lui plus tard.
Elle tourna son visage courroucé vers les autres soldats en faction :
— Quant à vous, appelez-moi les intendants et donnez l’alerte : que personne ne quitte le palais. Je dis bien, personne ! Je dois m’entretenir avec les servantes, les cuisiniers et les commis au plus vite. Le tout discrètement, j’entends. Si cet incident s’ébruite, je vous en tiendrai pour seuls responsables, et croyez-moi, vous n’aimeriez pas ça. Exécution !
— Bien, ma dame, acquiescèrent les gardes à l’unisson.
Ainsi, les deux premiers passèrent la porte et contraignirent les convives à quitter les lieux, qu’ils fussent habillés ou non. Lorsque Ferdi entendit le cliquetis des armures et le bruissement des cottes de mailles, elle sut que son rôle s’achevait. Le narcotique gagnait du terrain, engourdissant ses membres et embrouillant son esprit, mais dans un élan de volonté farouche, elle parvint à soulever ses paupières et à tendre sa main, lourde comme du plomb, jusqu’au duc de Raziel, inconscient. Ses doigts tremblants s’attardèrent un bref instant, précis malgré la fièvre du vertige.
Puis elle sombra à son tour dans le néant.
La charrette s’arrêta à l’orée d’un bois. Bien loin de toute civilisation et à l’abri des regards. Le soldat lâcha les rênes, contourna le véhicule et y grimpa par l’arrière. La jeune femme gisait toujours là, inerte. Le vent frais du matin qui soufflait à travers la toile caressait son visage endormi.
D’un geste prudent, le garde défit le corsage de la robe qu’elle portait. Et la vue de ce qu’il dissimulait jusque-là lui donna des frissons. En plus de la poitrine menue qu’il appréciait tant, un somptueux collier s’y trouvait, orné de rubis, d’émeraudes et du plus gros diamant du monde.
C’était le moment.
De l’une des caisses chargées à son bord, il tira un flacon blanc. Il versa le liquide entre les lèvres de la femme tout en se bouchant le nez. Celle-ci écarquilla aussitôt les yeux et se redressa d’un bond. Après quoi, elle se pencha sur le côté pour recracher la substance nauséabonde. À en juger par sa toux et ses grimaces, la boisson paraissait plus qu’infâme.
Une fois revenue à elle, Ferdi essuya son front du dos de la main. Elle observa le garde masqué, et prit la gourde qu’il lui tendait afin de se rincer la bouche. Finalement, ses doigts glissèrent jusqu’à sa gorge et rencontrèrent la froideur du bijou massif suspendu à son cou. Un sourire victorieux fendit alors sa figure :
— Enlève ton casque, mon beau voleur, souffla-t-elle. J’aime voir tes yeux.
Le soldat retira son heaume en silence et dévoila une mâchoire carrée, renforcée par des traits anguleux que venait adoucir une chevelure noire. Ses yeux d’un brun profond la transpercèrent, éveillant en elle une envie qu’elle ne chercha pas à réprimer. Elle combla la distance qui les séparait et vint poser ses lèvres sur les siennes, tendrement, les mains nouées autour de sa nuque. Mathias l’entoura d’un bras vigoureux et lui rendit son baiser avec ferveur. Elle sentit sa main descendre le long de ses hanches, l’attirer plus fort contre lui, leur désir se faire plus pressant.
— Raconte-moi comment ça s’est passé, s’intéressa Ferdi une fois qu’ils eurent terminé.
Autour d’eux, le désordre témoignait de la fièvre des retrouvailles : leurs vêtements jonchaient le sol, mêlés aux pièces d’armure de Mathias, au collier à la valeur inestimable et à un tas d’objets au fragile équilibre.
Les deux amants, lovés l’un contre l’autre, contemplaient les jeux d’ombres qui ondulaient sur la toile de la charrette, portés par la clarté douce du matin.
— Exactement comme tu l’avais prévu, répondit Mathias. Dérober la panoplie n’a pas été difficile, surtout avec l’abondance de troupes présentes dans la cité en ce moment. J’ignore d’ailleurs ce que le duc prépare, mais ça me semble gros. Après, il m’a suffi de prendre le bon tour de garde. Négocier le changement avec d’autres soldats n’a pas fonctionné, alors j’ai proposé de le jouer aux cartes, et naturellement ces pauvres bougres n’ont rien vu de mes tours de passe-passe. J’ai gagné la surveillance de la salle du Dessert pour la soirée entière.
Ferdi l’observa avec fierté.
— Ensuite, tu as provoqué ton petit grabuge et la baronne est sortie furieuse, poursuivit-il. Elle nous a ordonné de te mener dans ses appartements et de ne surtout pas ébruiter l’affaire. À l’heure qu’il est, je pense que le personnel du palais passe un très mauvais quart d’heure. Je n’avais jamais vu une femme aussi belle et aussi effrayante à la fois.
— Céreïne est une magicienne, l’informa Ferdi.
— La baronne de Koziel ? Une magicienne ?
— Et très ambitieuse, avec ça.
— Hum… on en apprend tous les jours. En même temps, ça justifie l’étrangeté de sa requête. Les dieux seuls savent ce qu’elle t’aurait fait dans l’intimité de ses appartements.
— Heureusement, tu es intervenu, ironisa-t-elle. Raconte-moi la suite.
— Eh bien, je suis entré dans la pièce avec l’autre garde, à qui j’ai annoncé que je m’occuperais de la baronnette, et lui du duc. Vu sa carrure de grizzly, il a très vite acquiescé et a emporté le gros vers sa chambre. Moi, je t’ai regardée ; tu étais inconsciente, là, avec tes cheveux noirs, ton maquillage et ta robe de noble… C’est tout juste si je t’ai reconnue. Et même maintenant, je peine encore.
Elle eut une moue amusée :
— Pour mes cheveux, il faudra patienter quelques semaines, mais rassure-toi, je suis toujours là, chuchota-t-elle.
Il déposa un baiser sur ses lèvres offertes avant de reprendre :
— Quant à la fin de l’histoire, tu dois sûrement t’en faire une petite idée. J’ai fui aussi discrètement que possible, au point que même les murs ne m’ont pas entendu. La charrette que nous avions pris soin de dissimuler n’avait pas bougé, avec tout notre matériel à bord. Je t’ai installée à l’arrière et nous voilà à mi-chemin entre Raziel et Laumiel.
— Déjà ! Par le Feu, je suis restée éteinte si longtemps ?
— C’était ma troisième tentative pour te réveiller, Ferdi.
— Oh… putain, j’ai dû un peu forcer sur le dosage, admit-elle en grimaçant.
— Et le duc, alors ? Il va réussir à se réveiller sans l’antidote ?
— Avec son poids ? Tu veux rire ! Il s’en est sûrement déjà remis. Surtout avec sa magicienne pour s’occuper de lui. Par contre, contrairement à moi, il aura une sérieuse migraine et quelques trous de mémoire.
— Et la vraie baronnette de Gasqual ? se soucia le voleur.
— Elle aussi va en baver pour se remémorer le déroulé de sa semaine, railla Ferdi.
Un silence complice s’ensuivit, seulement troublé par le chant des oiseaux au-dehors. Ces trilles légers semblaient faire écho au sentiment de plénitude qui habitait la jeune femme.
— Le reste s’est passé comme tu voulais ? lui demanda Mathias en suivant distraitement la ligne de son dos nu du bout de ses doigts.
Elle arbora une mine plus sérieuse :
— Oui. J’ai volé son invitation à un comte du Sud aux poches larges et à la convoitise plus grande encore. Un jeu d’enfant. La suite aussi a été du gâteau. J’ignorais juste que la baronne était magicienne. Ça m’a… mise mal à l’aise. La façon qu’elle avait de me regarder, on aurait dit qu’elle lisait en moi.
Le front plissé, Mathias analysa son expression :
— Ça a l’air de te tracasser.
— Je n’aime pas les surprises, avoua-t-elle avec dureté. Me frotter à une magicienne… Je n’aurais jamais dû rater ce genre de détail.
— Je comprends. Difficile de contrôler la partie quand t’es pas la seule joueuse à tricher, glissa-t-il, narquois.
— Je ne triche pas ! s’offusqua-t-elle. Je maîtrise parfaitement les règles, c’est différent. Il ne s’agit que de manipuler la vérité, de détourner l’attention, de jouer avec la réalité. Les magiciens ne jouent pas avec la réalité, ils la changent à leur guise ! Ce sont eux les tricheurs, si tu veux mon avis.
Il l’apaisa en glissant une main dans ses cheveux emmêlés.
— Observation, adaptation et domination, voilà la seule magie dont j’ai besoin ! enchaîna-t-elle avec passion. Ça, et peut-être encore cinq trésors à… déplacer.
— Tu crois que ça suffira à le faire tomber ? Je veux dire… C’est la Corporation dont on parle. Ils ont l’air d’avoir beaucoup de ressources.
— Tout ce que tu sais d’elle, c’est moi qui te l’ai appris.
— Justement, contra-t-il. On peut pas dire que t’aies été très volubile sur le sujet.
— Et quoi ? ricana-t-elle. L’ambitieux voleur veut en savoir plus sur ce vilain empire criminel ?
— Je te parle sérieusement, Ferdi. Si on s’attaque à eux, j’aime autant être le mieux préparé possible. Tout ce que je sais, c’est qu’il s’agit d’un lointain cartel au bras long pour qui tu as jadis travaillé.
— Rassure-toi, nous sommes suffisamment préparés, certifia-t-elle. J’y veille attentivement. Mais puisque tu as l’air d’y tenir et que je suis de bonne humeur, j’accepte d’éclairer ta lanterne. Comme tu le sais, poursuivit-elle après s’être éclairci la gorge, notre chère cité de Raziel est gangrénée par les bandes. Des gens aux mœurs belliqueuses qui se disputent la Basse-Ville, parfois de manière sanglante. La raison, tu l’imagines sans peine : étendre leur emprise sur le territoire et gagner plus de pouvoir. En principe, chaque quartier est dominé par une bande. Les Tisse-Malheurs tiennent Cordondur, les Diables Verts ont la Fosse, les Écharpes Bleues occupent les Bonnes Vapeurs, et ainsi de suite.
— Je le sais déjà, ça. Mais quel rapport avec la Corporation ?
— J’y viens. Les bandes se font donc des politesses à couteaux tirés. Mais pourquoi, dans ce cas, la Basse-Ville ne bascule-t-elle pas dans un bain de sang général ? Car ce ne sont pas les envies qui manquent, tu peux me croire.
— Peut-être parce qu’ils ne sont pas aussi stupides que tu le laisses entendre ?
— Grâce au Roi des Voleurs, le contra-t-elle. C’est lui qui jugule les ambitions et fait régner l’ordre. Tous les chefs de bandes lui obéissent. C’est le duc de l’ombre, le saint patron de la Basse-Ville. Et s’il contrôle la cité, il détient aussi une influence sur tout le duché. Aucune activité criminelle digne de ce nom n’a lieu sans qu’il ne soit au courant et ne prélève sa dîme. Tu comprends ?
— C’est donc lui ton ancien patron ?
— J’ai effectivement travaillé pour ce cher Raphaël. Et quand mes talents ont commencé à faire parler d’eux, c’est là que j’ai été approchée pour la première fois par la Corporation. Là où, avant, je voyais le Roi des Voleurs comme un meneur tout-puissant, j’ai en fait réalisé que lui aussi rendait des comptes à plus fort que lui.
— Qui ça ?
— Mickaël.
Elle grimaça, comme si prononcer ce nom lui écorchait les lèvres.
— Ils sont cinq en tout, continua-t-elle avec le plus grand sérieux. Notre cher Roi des Voleurs, avec son colossal réseau et sa mainmise sur le duché razellien, ne représente qu’un cinquième d’un ensemble bien plus vaste. C’est ça, la Corporation. Cinq monstres du crime, cinq pourritures retorses, à la tête d’une armée de voleurs, coupe-jarrets, mercenaires, contrebandiers, usuriers, et tout le tintouin. Et parmi eux, au sommet de cette pyramide de banditisme, trône Mickaël. Le chef suprême de la Corporation. Qui s’avère, par-dessus le marché, être un comte.
Mathias demeura coi, assimilant tant bien que mal les nouveaux éléments mis à sa disposition.
— Pas forcément une bonne nouvelle, hein ? lâcha finalement Ferdi pour rompre le silence.
— Et donc, pour en revenir à tes récentes prouesses, tu penses que le chef d’une organisation aussi importante que la Corporation, capable de sévir impunément dans les sept duchés, ne saura pas rattraper le coup du vol du collier ?
— Crois-moi, lorsqu’Ernoillo retrouvera ses esprits et que ses soi-disant « espions » remonteront la piste que j’ai tracée, il ne va pas aimer ce qu’il trouvera. Il faut plus que de l’argent ou de belles promesses pour apaiser l’orgueil meurtri d’un duc. Il faut du sang. Imagine maintenant ça, fois sept. Mickaël peut déployer un arsenal d’ingéniosité pour apaiser un puissant mécontent, mais sept d’un coup… non. L’un d’eux lui tombera forcément dessus.
— Je vois, souffla-t-il d’une voix de velours. Merci de m’avoir confié tout ça.
Elle se pencha vers lui et l’étreignit sans un mot, la tête nichée dans son cou.
— T’aurais dû voir ce cirque, Mathias… Ces gens se goinfraient de nourriture et de boisson jusqu’à en vomir. Des rigoles contre les murs ont même été aménagées dans ce seul but. On aurait nourri la moitié de la Basse-Ville pendant des semaines avec ce que ces salopards ont dégueulé.
— Quoi ? Tu veux jouer les sauveuses de Raziel à présent ? se moqua-t-il. La grande Ferdi, que dis-je, l’Exquise Larronne, posséderait donc l’âme d’une sœur de la Charité ?
La jeune femme se détacha pour le rouer de coups à l’épaule. Celui-ci s’esclaffa de bon cœur en maîtrisant aisément sa partenaire, qu’il tint serrée contre lui. Ferdi se débattit en riant à son tour. Les deux voleurs aimaient ces moments, simples et vrais, volés à la rudesse du monde. Ils cessèrent de se chamailler et restèrent enlacés, comme s’ils redoutaient de rompre l’instant. Le temps parut figer sa course, ne laissant dans son sillage que l’intensité de leur regard, la chaleur de leur peau encore imprégnée du souvenir de leurs ébats, et le bonheur d’être ensemble.
— Nous devrions nous remettre en route, mon cher associé, annonça Ferdi. Cinq des plus influents dignitaires du royaume d’Oritabie possèdent encore une chose que je désire.
— On ne laisse donc pas ce trésor dans les poches de la pègre locale, ce coup-ci ? s’étonna Mathias, un sourcil haussé, en désignant le collier.
— Pas cette fois, confirma-t-elle en dévorant des yeux le magnifique bijou. Le Roi des Voleurs est un bien trop fin négociateur, il risquerait de vite faire taire l’affaire s’il récupérait le collier. Je pense au contraire que le duc s’en prendra d’autant plus violemment à lui et à ses associés s’il ne sait pas où se trouve son trésor.
Le jeune homme eut un rictus carnassier :
— Vous êtes diabolique, ma dame !
Elle esquissa un sourire, vite effacé. Ses traits se voilèrent soudain d’une profonde mélancolie :
— Il le faut, Mathias, déclara-t-elle avec gravité. Il est temps que quelqu’un leur rende la monnaie de leur pièce.
L’arc de l’irascible
Elle venait de mettre sa mère en colère. Pétunia, du haut de ses huit ans, savait pourtant comment s’y prendre pour la faire céder. Un entraînement quotidien auquel elle se livrait consciencieusement, au grand dam de ses parents. Or, cette fois-ci, le caprice perdurait. Réarrangeant sa petite besace qui glissait sans arrêt de son épaule, Pétunia lança un nouvel assaut :
— Mam ! Juste un, s’il te plaît, Mam !
— Pétunia, tu me fatigues à la fin ! Nous avons déjeuné avant de partir, et aussi appétissantes que soient ces pâtisseries, tu n’en auras pas. Et reste près de moi. Je n’ai pas envie de te courir après dans tout le souk ! Aide-moi plutôt à porter ces fruits, tiens.
Joignant le geste à la parole, la mère de Pétunia disposa dans les bras de sa fille une cagette de dattes. La petite soupira et tourna le dos à sa maman, qui discutait le prix d’une livre de pois chiches avec le marchand. À moitié penchée sur l’étal afin de se faire entendre dans le vacarme alentour, elle paraissait outrée :
— Une timbale d’argent la livre ?! s’indigna-t-elle. Je ne suis pas née de la dernière tempête de sable, mon brave ! La livre ne dépassait pas les cinquante sous au mois de fle, nous sommes au mois d’azy ! Vous n’allez pas me faire croire qu’en un mois, ces maudits pois ont doublé de valeur ? Je vous en donne cinquante sous, pas une miette de plus, négocia-t-elle.
— Je suis désolé, ma p’tite dame, la saison s’est montrée peu clémente, le manque de pluie a été terrible cet hiver.
— Foutaises ! pouffa-t-elle avec mépris. Il n’y a pas plus d’hivers sans pluie à Iben que de bon pain sans farine. Gardez vos boniments pour les étrangers, moi je suis née ici, monsieur le marchand ! Je connais vos ruses.
— Quatre-vingts sous, concéda-t-il.
— Par le Feu, faites un effort ! Est-ce que j’ai l’air d’une bourgeoise ? Soixante.
— Je vais ruiner mon commerce, ma pauvre dame. Acceptez au moins d’en donner soixante-dix. Le cuivre n’a plus la valeur d’antan.
— Il se porte très bien, rassurez-vous. Va pour soixante-dix sous, grogna-t-elle. Bon, et combien pour la menthe ?
— Cinq sous l’once.
— Cinq sous ! hoqueta-t-elle, scandalisée.
Et le manège reprit de plus belle. Pétunia connaissait la musique. Chaque jour de marché, sa mère passait davantage de temps à discuter le prix des denrées avec les commerçants qu’à sélectionner les produits. Une habitude permettant d’économiser quelques pièces, certes, mais cruellement chronophage. La jeune fille, le cageot de dattes toujours coincé sur les bras, observa la ruelle du souk.
Une multitude d’étals, emplis d’agrumes colorés, de baies gonflées et de primeurs agglutinées les uns aux autres, jonchaient la venelle. Des badauds s’amassaient cahin-caha afin d’interpeller les crieurs qui exhortaient la foule à venir chercher chez eux le meilleur prix de toute la cité. Quelques marchands audacieux, éventaire au cou, déambulaient dans cet océan grouillant et s’efforçaient de haranguer plus haut et plus fort que leurs voisins.
Le soleil, déjà brûlant en cette matinée de printemps, dardait ses rayons au travers des toiles tendues au-dessus de la populace. Accrochées à des bastings, celles-ci ondoyaient sous le vent chaud du sud. Ce courant perpétuel rapportait à la fillette les effluves délicieux provenant de la boulangerie.
Elle soupira plus fort encore. Hélas, sa complainte se noya dans le brouhaha comme une larme d’ennui tombée au milieu du tumulte des faiseurs d’emplettes.
Soudain, Pétunia la remarqua.
Une femme à la peau claire et aux cheveux couleur de tuile, qui ne souffrait apparemment pas du désordre ballottant les citadins. Loin d’être entraînée par la marée humaine, elle s’y faufilait avec la grâce fluide d’une ombre, esquivant adroitement les bousculades jusqu’à atteindre la boulangerie que Pétunia lorgnait. La mystérieuse dame s’immobilisa devant un étalement de pâtisseries dont le parfum gourmand mettait l’eau à la bouche. Elle jeta un œil vers la petite fille, qui put entrapercevoir l’éclat malicieux dans son regard émeraude.
Pétunia ne bougeait plus, figée par le sourire de la femme. L’instant d’après, un coup de vent téméraire s’engouffra entre les bâtiments de grès et fit se décrocher l’une des toiles colorées, détournant momentanément l’attention des badauds.
Lorsque la fillette voulut reporter son intérêt sur la belle inconnue, elle ne la trouva pas. Déçue, elle poussa un autre de ses soupirs à fendre l’âme. Cependant, un nouveau courant d’air se fit sentir juste derrière elle, plus discret. Elle y perçut une vague odeur de violette. Pétunia se retourna aussi sec, mais elle ne vit que sa mère en train de chercher l’escarcelle habituellement accrochée à sa ceinture, grommelant devant un marchand pour le moins perplexe.
Peu à peu, le parfum de violette s’estompa pour laisser place à une seconde fragrance : celle, beurrée et sucrée, d’une pâtisserie toute chaude ! Pétunia baissa les yeux. Dans sa petite besace trônait le gâteau. Incrédule, elle posa sa cagette et entreprit de le dévorer. Ce fut seulement une fois la bouche pleine et le sourire jusqu’aux oreilles qu’elle l’aperçut de nouveau.
La jolie jeune femme, vêtue de sa robe crème toute simple. Tournée vers elle avec un rictus espiègle au coin des lèvres, elle lui adressa un clin d’œil avant de s’enfoncer dans la foule, où elle disparut pour de bon.
Ferdi, fraîche comme le printemps qui l’entourait, entra dans la petite pièce où Mathias, assis sur une chaise en acacia, bricolait un appareil. L’objet de bois s’apparentait à une arbalète miniature et paraissait très léger. Elle retira son capuchon en tissu rose et libéra ses cheveux.
— Te souviens-tu, il y a quelque temps, lorsque je t’ai parlé de détrousser le duc d’Iben ? débuta-t-elle.
— Comme si c’était hier.
— Eh bien, en vérité, j’ai menti.
— Original, dit-il sans s’émouvoir.
Il pinça sa lèvre sous la concentration que demandait la manipulation du mécanisme de métal situé entre deux lamelles de noisetier. Ferdi ne se formalisa pas de sa remarque et poursuivit son explication :
— Les ducs n’ont pas le monopole du pouvoir, tu sais ? Enfin, techniquement si, c’est même ce qui les définit, mais en pratique, il existe des dizaines de « ducs » dans chaque cité, qui exercent du pouvoir à leur façon. Le Roi des Voleurs de la Basse-Ville en est un, le chapitre des astrologues de Krit en est un autre, l’Archimage de l’Académie, etc. On peut trouver tout un tas de puissants sans titre de noblesse qui jouissent d’une grande influence et dictent leur conduite à un paquet de péquenauds. C’est l’un de ces gars-là qu’on va flouer ce coup-ci. Un type à la tête d’une organisation établie dans la cité depuis sa création.
— Ce cher duc ne détient-il donc rien qui t’intéresse ?
— On peut toujours trouver deux ou trois trucs, mais ce ne serait pas assez… impactant, tu me suis ? Le seigneur d’Iben est un homme bon, et généreux avec son peuple qui plus est.
— Et ? rétorqua-t-il, incrédule.
— Et je ne dépouille pas ce genre de personnes, voyons.
Mathias partit d’un grand rire sonore que son jeu d’acteur aguerri exagéra un tantinet.
— Merci pour ça, Ferdi, la gouailla-t-il en s’essuyant les yeux. Dis-moi la vérité maintenant, s’il te plaît.
Elle sourit à son tour et se rapprocha de lui. Posant les deux mains sur les accoudoirs du fauteuil, elle le dévisagea avec passion, comme à chaque fois qu’elle évoquait ses plans. Son parfum de violette mêlée au curry envahit les narines du voleur.
— Le duché d’Iben n’est pas seulement réputé pour ses épices et l’extravagance de ses couturiers. C’est avant tout une région sauvage où pullulent des créatures sanguinaires dont les ravages nourrissent bien des contes, rumeurs et autres récits sordides. Et il ne faut pas chercher bien loin pour découvrir que ces contes sont en fait des histoires vraies. Or, le duché est devenu avec le temps un haut lieu de commerce et d’échanges culturels. Comment est-ce possible, me diras-tu ?
— Tu m’enlèves les mots de la bouche.
— Grâce à la prestigieuse Guilde des Chasseurs de monstres d’Iben. Les « grands protecteurs » de la cité ! Un regroupement de tous les énergumènes assez barges pour vouloir se mesurer aux monstres qui terrorisent la région. Ils assurent la sécurité des habitants, escortent les itinérants et accomplissent les besognes dont personne ne veut, moyennant compensation, tu imagines bien. Le duché respire la tranquillité grâce à eux. Du moins sur le papier. Car dans les faits, sans aucune concurrence et bien conscients de leur pouvoir, les chasseurs n’hésitent pas à saigner les bourses.
— Tiens donc…
— J’ai entendu plus d’une histoire où certains refusaient d’agir parce qu’ils jugeaient la récompense insuffisante. Et au sommet de cette joyeuse confrérie trône messire Anerpol, chef et maître de la Guilde des Chasseurs de monstres. C’est lui qui détient l’objet que je convoite. Un trésor retenu quelque part dans un quartier qu’aucun néophyte ne peut trouver, peuplé uniquement de chasseurs et ardemment surveillé par eux.
— Continue, jeune voleuse, tu m’intéresses.
— On dit d’Anerpol qu’il est un dirigeant farouche porté sur la correction, et dont les accès de colère fréquents sont bien connus. Lui dérober son bien le plus précieux le mettrait à coup sûr dans une humeur exécrable.
— Ce serait vraiment regrettable, fit Mathias, narquois.
— N’est-ce pas ? Je trouve aussi. Bref, le fait est que j’ignore où se situe précisément la relique, étant donné qu’aucun de mes contacts ne s’est aventuré aussi loin dans le repaire des chasseurs, lieu qu’ils ont eu l’incroyable idée de baptiser… le Repaire. Si ça c’est pas une preuve de leur imagination débordante… se moqua Ferdi. Pour traquer des créatures malfaisantes, alors là, il y a du monde. Mais dès qu’il s’agit de cogiter un peu pour se dégoter un nom, y’a autant de lumière que dans le cul d’un ours.
— Je suppose que c’est là que j’entre en scène, insinua-t-il avec malice.
— Tout juste, mon beau voleur. Tu vas t’inviter chez ces fous furieux et leur arracher tous leurs petits secrets.
Ils échangèrent un sourire. Puis Ferdi s’assit à califourchon sur Mathias, le coinçant entre ses cuisses, les mains glissées derrière sa nuque dans un geste aussi tendre que possessif.
— La relique… De quoi s’agit-il exactement ? voulut savoir Mathias en abandonnant son étrange dispositif au sol.
— D’un arc.
— Un arc ? C’est tout ?
— Évidemment que non ! Pour qui me prenez-vous, monsieur le voleur ? L’arc en question a été réalisé à partir de la corne d’un mirganöt blanc. Je n’ai absolument aucune foutue idée de ce qu’est un mirganöt blanc, et à dire vrai, je m’en balance. Ce que je sais, en revanche, c’est que personne, hormis les deux maîtres de guilde, n’a jamais réussi à en zigouiller un. Le matériau s’avère donc extrêmement rare, et revêt par conséquent une grande valeur. Plus que ça, l’arc est un symbole, un trophée. (Elle réduisit encore la distance entre eux.) Imagine un instant… La puissante et influente Guilde des Chasseurs de monstres, qui regroupe des dizaines de dizaines de combattants valeureux, se retrouvant du jour au lendemain détroussée de son plus splendide trophée. De sa plus grande fierté. Avec pour seul indice trahissant les responsables, une dague « oubliée » appartenant à l’une des bandes locales de la Corporation… Il y aurait de quoi se mettre en colère, pas vrai ?
Les lèvres de Mathias s’étirèrent :
— Et je suppose que l’arc réapparaîtra quelque part dans le terrier du chef de ladite bande ?
— Tout juste, jubila-t-elle en agitant ses jambes. C’est génial, non ?
— Superbement génial, convint-il. J’endosserai donc le rôle du marchand qui…
— Pas du marchand, le coupa-t-elle. Ça, ce sera le mien.
— Hum… Disons un peintre, alors. Non ! Plutôt un poète. En quête d’inspiration, s’en allant à la rencontre des rustres chasseurs afin de composer la plus pittoresque des ballades. Je m’infiltrerai, je discuterai avec eux, et je leur soutirerai des informations sans éveiller le moindre soupçon. Après tout, qui irait suspecter un vulgaire poète d’être trop curieux ? Rassure-toi, je trouverai vite la faille qui te permettra de dérober la relique.
Satisfaite, elle manifesta sa confiance d’un hochement de tête approbateur.
— Et toi ? Marchande, alors ?
— Oui. Avec tous les monstres qui traînent dans la région, les routes ne sont pas sûres et la malchanceuse Vanilla Sargossa a justement perdu son chargement de lin lors d’une attaque à l’approche d’Iben.
— Vanilla Sargossa ? Tu vas redevenir cette blonde cendrée insupportable ?
— Ça fait longtemps, et elle me manque un peu cette vilaine peste. Comme ça, pendant que tu enquêteras de ton côté, je furèterai du mien.
Devant la mine boudeuse de son ami, elle pencha la tête sur le côté et fronça les sourcils :
— Quoi ? Tu n’apprécies pas ce personnage ? À la différence de Verra de Gasqual, il est cent pour cent fictif.
— Si, si, mais j’apprécie de te voir avec tes cheveux roux.
Il enroula autour de son index une de ses mèches couleur d’automne.
— Nous sommes des professionnels, mon beau voleur, déclama-t-elle. Nous n’avons pas d’identité. Ou plutôt si, nous en avons des tas ! Une multitude de visages, une myriade d’histoires, une abondance de personnalités, et un essaim d’habitudes, de façons de marcher, de parler, de manger. Nous sommes ce que nous voulons être, nous sommes tout le monde… et personne. En marge du peuple. Au travers des mailles du filet. Insaisissables. Libres.
Elle venait de s’exprimer avec intensité et émotion, une flamme ardente dansant dans ses prunelles vertes. Comme emportée par la ferveur de sa propre harangue, elle embrassa Mathias.
— C’est toi qui devrais faire la poétesse, lui fit-il remarquer dans un souffle, leur baiser achevé.
— Tu es un bien meilleur artiste que moi et tu le sais.
— Le poète et la marchande, soupira-t-il. Pourquoi pas ? Il va falloir que je me trouve un instrument.
— J’ai vu un luthier sur la place du marché ce matin. Il vend ses bricoles un peu cher, mais ça, on sait pertinemment que ça n’a pas d’importance, ajouta-t-elle, sournoise.
— Parfait, conclut-il en se redressant, prêt à se lever. On commence maintenant, j’imagine ?
— Pas tout de suite, le retint-elle. Je viens de prendre l’Élixir et les effets commencent tout juste à se manifester. Je suis… au mieux de ma forme.
Elle se pencha à nouveau vers lui et ses lèvres retrouvèrent les siennes avec lenteur, comme pour goûter à la chaleur qu’elle y faisait naître. Ses mains glissèrent sur son torse avant de s’attarder sur le battement régulier de son cœur.
— Et tu sais bien comment je me sens lorsque ça arrive, chuchota-t-elle d’une voix langoureuse.
Mathias l’embrassa à son tour, la serrant contre lui avec cette vigueur mesurée qu’elle seule savait éveiller. Il connaissait en effet les conséquences de cette consommation. Non seulement Ferdi maîtrisait l’intégralité de son organisme, analysant les événements avec une vitesse et une efficacité remarquables, mais elle jouissait également d’un surcroît d’excitation sexuelle. Une réaction négative passagère – selon ses propres mots – mais qui n’était pas pour déplaire à Mathias.
Il remonta une main le long de son dos, jusqu’à lui saisir la nuque avec fermeté. L’étreinte se resserra, ses baisers gagnèrent en profondeur, et son autre main, plus audacieuse, s’insinua sous le tissu de sa robe. Il caressa son flanc brûlant, puis sa poitrine, sentant sous ses doigts ses mamelons gonflés par le désir.
— Oui, répondit-il dans un murmure haletant. Et je le sens.
Midi.
Dans les ruelles du quartier populaire d’Iben, les cheveux teints d’un blond cendré de la jeune voleuse rayonnaient au moins autant qu’elle. Comme après chaque fois qu’elle faisait l’amour avec Mathias, et malgré la démangeaison occasionnée par le colorant capillaire, elle était radieuse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Elle se rappela son personnage et arbora aussitôt une mine soucieuse. Je suis Vanilla Sargossa, pensa-t-elle. Une marchande de lin venant du nord, en quête d’un chasseur de monstres à qui proposer un contrat. J’ai eu très peur et je suis furieusement agacée d’avoir dû abandonner ma cargaison. Elle balança un coup de pied au cul d’une poule famélique qui picorait tout près d’un vendeur de graines. Le pauvre oiseau battit des ailes en caquetant et se dissimula sous un chariot pour mieux y maudire son bourreau. Ferdi poursuivit son chemin.
Il lui fallait à présent débusquer un chasseur au cœur de la grouillante cité du soleil. Après avoir arpenté le dédale des rues, demandé huit fois sa route et refusé à maintes reprises qu’on lui vende des sandales, elle arriva à une destination prometteuse. La pancarte de l’établissement indiquait « Le Furibond Cracheur ». À n’en pas douter, de la poésie de chasseur, remarqua-t-elle pour elle-même.
Ferdi pénétra dans la taverne et s’installa à une table proche de la sortie. De cette manière, elle disposait d’une vue sur toute la pièce et d’un moyen de filer en vitesse. Une envie qui pouvait survenir plus tôt que prévu, tant l’air empestait la sueur et la mauvaise bière. L’âtre de la cheminée s’avérait aussi poussiéreux qu’un tombeau séculaire et c’était à se demander s’il avait déjà connu un feu. Quelques lampes à huile et bougies tentaient de raviver la morne atmosphère. Une atmosphère qui, même sans lumière, n’aurait pas manqué d’intérêt.
Comme le voulaient ses réflexes, Ferdi analysa les occupants. Trois hommes agitaient leurs chopes en l’air et chantaient une jolie histoire au sujet de la vertu des trois filles du boucher. Deux compagnons mangeaient en bavardant près d’elle ; assurément de vrais marchands, à en juger par leurs tenues de tissu coloré, leurs coiffes arrondies et les bourses à leurs ceintures. À côté du comptoir dormait un individu vêtu d’une robe usée. Un voisin de la même fournée gisait sur une table, dans un coin sombre de la pièce. Ces deux-là écumaient les lieux depuis bien trop longtemps. Ferdi tourna la tête et distingua deux femmes aux épaules dénudées qui écoutaient palabrer un homme à l’air martial. De temps à autre, elles gloussaient et se penchaient sur lui afin d’appuyer leurs rires d’un contact tout sauf innocent. Sous cette attitude fringante, Ferdi reconnut un guerrier. Plus probablement un mercenaire. En tout cas, il adoptait les mouvements lestes et mesurés de ceux qui savent manier les armes. Le bilan se complétait enfin avec un tavernier à la mine fatiguée. Celui-là même qui venait droit vers elle.
— Qu’est-ce que ce sera ? s’enquit-il, laconique.
— Du cidre, s’il vous plaît, brut de préférence. Et aussi un renseignement.
Elle imitait à merveille – et non sans fierté – l’accent caractéristique du Sud.
— Quel genre ? demanda le tavernier en reniflant.
— On m’a informée que je pourrais trouver des chasseurs de monstres par ici. Vous savez quand ils vont se pointer ?
— C’est toujours pareil, répondit-il d’une voix éraillée. Tout le monde en veut à ces traqueurs. Des chasseurs, il y en a partout dans cette ville, vous pourrez pas les rater dans leurs belles armures. Attendez quelque temps, vous en verrez tout un tas.
— Je vous remercie.
Elle patienta donc.
Tout en continuant d’observer la faune locale, Ferdi songea à Mathias et à l’étrange dispositif qu’il bricolait plus tôt dans la journée. À n’en pas douter, l’arme qu’elle lui avait commandée quelques semaines auparavant. Le jeune homme s’était mis à la tâche sans tarder. Comme toujours, il se montrait à la hauteur de ses exigences. Elle imagina plusieurs façons de lui témoigner sa reconnaissance, et ses pensées la firent sourire.
Deux bocks de cidre plus tard, Ferdi aperçut enfin un chasseur pénétrer dans le « Furibond Cracheur ». Effectivement, il paraissait impossible de les confondre avec les autres citoyens de la cité. Celui-ci portait de longues bottes en cuir, renforcées de plaques métalliques rayées. L’une de ses cuisses dévoilait une peau lisse qui avait vraisemblablement l’habitude du soleil, tandis que la seconde était gainée d’une cuissarde de mailles qui remontait jusqu’à l’aine. La tunique, les épaulières, les tassettes et autres gantelets semblaient composés d’un alliage intelligent de cuir clouté, de renforts en acier et d’éléments osseux. Et dans son dos, une imposante épée suspendue lui descendait jusqu’aux genoux. Il paraissait bien compliqué de dégainer une telle arme. Aussi Ferdi déduisit-elle qu’un baudrier pareil devait surtout servir au transport. Elle n’ignorait pas que les chasseurs tenaient à leur attirail comme à la prunelle de leurs yeux. Et visiblement, certains préféraient s’en encombrer plutôt que de s’en séparer, même en ville.
Ferdi observa alors sa chevelure rouge feu onduler sous la faible clarté. Une tresse grossière battait contre son dos, telle une crinière indomptée, tandis que de nombreuses mèches indisciplinées encadraient son visage et retombaient par-dessus le bandeau métallique ciselé qui lui ceignait le front. Certaines vrilles rebelles cascadaient même jusqu’à son plastron aux courbes sans équivoque.
Le chasseur était en réalité une chasseuse.
La femme se libéra de son encombrante épée, qu’elle laissa en appui contre le comptoir avant de commander de quoi se restaurer. Tapie dans l’ombre, Ferdi continua à la scruter. La chasseuse mangea en silence, échangeant seulement quelques discrètes paroles avec le tavernier qui semblait la connaître. C’est alors que l’un des individus ivres de la table d’à côté l’interpella :
— Eh ! La chasseuse ! C’t’une bien lourde épée pour une gringalette comme toi ! railla-t-il.
Ferdi jugea qu’il exagérait ; la chasseuse paraissait certes jeune, mais n’était en aucun cas une « gringalette ». L’intéressée lança un coup d’œil mauvais à l’homme qui ne cessait de rire avec ses compagnons. Puis elle reprit une cuillérée de son potage. Comme si de rien n’était.
— T’as raison, prends des forces ! postillonna le poltron. C’est pas d’tout repos la chasse ! Faudrait pas que tu t’casses un ongle en abattant un lapin !
Là, les trois comparses se tordirent de rire, complètement hilares. De son côté, la chasseuse demeurait impassible, mais Ferdi perçut la crispation de sa main alors qu’elle avalait une nouvelle bouchée.
— Tavernier ! clama l’homme en essuyant ses larmes. Ces joyeusetés m’ont donné faim, apporte-moi donc la même chose que la p’tite !
Le tavernier remplit une écuelle de ladite pitance et voulut s’exécuter quand la chasseuse l’en empêcha, le retenant par le bras d’une poigne qui ne souffrait aucune contestation. Elle se leva et s’empara de l’auge avant de se rendre à la table des trois poivrots.
— Oh, mais c’est qu’elle est serviable, en plus ! s’étonna le meneur. Regardez-moi ça, les gars, elle…
Il n’acheva pas sa phrase. La gamelle vint s’écraser contre sa figure rougeaude, étouffant ses paroles. Une bouillie brûlante de légumes et de lard se répandit dans son cou.
Il se leva d’un bond, imité par les deux autres ivrognes. L’un d’eux, visiblement trop soûl, tomba aussitôt à la renverse sous son propre poids. Le premier, retirant le récipient de son visage, invectiva la jeune femme en brandissant le poing vers elle pour riposter.
À nouveau, il n’en eut pas le temps. D’un mouvement vif, elle lui tordit le bras, fit un pas sur le côté et faucha ses appuis d’un violent coup de pied. L’homme percuta le sol en gémissant. La chasseuse lança alors un regard menaçant au dernier soûlard encore debout. Celui-ci déguerpit sans demander son reste.
Enfin, toujours dans un mutisme déconcertant, elle saisit une chope sur la table et, lentement, en renversa le contenu sur son propriétaire geignant de douleur. À la suite de quoi, elle réintégra sa place au comptoir, où elle continua son repas. Ferdi, qui l’observait toujours, ne vit plus aucune crispation.
Le temps nécessaire au tavernier pour accompagner poliment les fauteurs de troubles vers l’extérieur suffit à la voleuse pour élaborer son plan. Elle passa à l’action.
Tandis qu’elle marchait, elle sentit ses chausses adhérer à l’épaisse pellicule de bière séchée au plancher. Une fois devant le comptoir, elle y déposa son pichet, remplit de nouveau son bock et contempla la chasseuse, admirative.
— Toi aussi, t’as envie que je t’aide à avaler ta bière ? interrogea vertement la femme aux cheveux rouges sans même tourner les yeux vers Ferdi.
Vanilla ne se laissa pas démonter :
— Non, je vous remercie, honorée chasseuse, mais je ne bois que du cidre, répondit-elle du tac au tac. La bière me fait atrocement pisser et dans mon métier, c’est tout sauf pratique. Mais sans doute pouvons-nous partager un verre ? Je vous invite !
Elle déposa une bourse bien dodue sur le comptoir en prenant soin de faire tinter les pièces qui se trouvaient à l’intérieur. La chasseuse jaugea d’un œil aiguisé l’escarcelle, puis s’attela à achever sa mangeaille.
— J’ai pas le temps de bavarder, rétorqua-t-elle.
Elle essuya le fond de son écuelle à l’aide d’un morceau de pain et se lécha consciencieusement les doigts.
— Je comprends, vous devez sans doute avoir beaucoup de travail. Ce n’est pas grave, je n’aurai qu’à proposer mon contrat à quelqu’un de moins occupé. D’après le tavernier, vous êtes légion en ville, je n’aurai donc aucun mal à trouver une personne plus encline à s’approprier la jolie somme. Peut-être même pourriez-vous m’indiquer un endroit où…
Ferdi s’interrompit. La chasseuse avait tiqué et la regardait enfin droit dans les yeux. Ses prunelles châtaigne la fixaient avec sévérité. Comme le suggérait la tête de lionne incrustée sur son bandeau d’acier, cette femme était sauvage. Un véritable fauve. Mais, à sa manière, elle était aussi très belle.
— Vous, les marchands, vous êtes tous pareils, accusa-t-elle avec cynisme. Vous arrivez ici la gueule grande ouverte, à nous brailler vos problèmes, et à agiter vos bourses comme autant de carottes pour nous faire tirer vos charrettes.
— Comment avez-vous deviné que j’étais…
— C’est mon métier, la coupa-t-elle. Des comme toi, j’en vois tous les jours.
Oh ça, j’en doute, ma belle, pensa la voleuse avec satisfaction. Tu n’as encore rien vu.
— Très bien, j’ai compris, s’indigna Vanilla. Dans ce cas, je vais laisser la très occupée chasseuse finir son repas et ne surtout pas l’ennuyer plus longtemps.
Prenant un air vexé, elle se dirigea vers la sortie :
— Il doit bien exister des chasseurs prêts à en découdre avec mon mirganöt blanc, tout de même ! cria-t-elle pour être sûre de se faire entendre.
La chasseuse ressentit un sursaut d’excitation. Pourtant, la journée avait mal commencé. Le client ne lui avait proposé qu’un contrat bateau qu’elle avait réglé en deux temps, trois mouvements. Par professionnalisme et pour ne jamais ternir l’image de la Guilde, elle ne refusait jamais une chasse. Hélas, le prestige et la gloire lui manquaient. Non, vraiment, cette journée avait mal démarré.
Une fois rentrée à Iben et après avoir récupéré sa récompense, elle s’était dirigée vers le « Furibond Cracheur ». Et à peine dans la taverne, voilà qu’un type beurré comme un coing lui avait cherché des noises. Kiyuri n’était pas connue pour sa patience ni pour sa douceur ; toutefois, cela, le pauvre bonhomme l’ignorait. Tout comme il ignorait que la chasseuse maîtrisait les arts du combat bien mieux que ses émotions. Naturellement, elle lui avait flanqué une raclée. Et lorsqu’elle s’était enfin sentie au calme, voilà qu’une marchande aux grands airs s’était pointée avec une proposition prétendument juteuse, ce qu’elle n’avait d’abord pas cru. Elle avait même refusé d’y songer, jusqu’à ce qu’elle entende la plaignante évoquer un « mirganöt ». À cet instant précis, elle avait senti ses poils se hérisser d’enthousiasme. Un mirganöt blanc, qui plus est ! Était-ce réellement possible ?
Dans le doute, elle abandonna aussitôt son tabouret, replaça l’épée dans son baudrier, et courut rattraper sa future cliente.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
La marchande se retourna pour dévisager la chasseuse qui lui avait attrapé l’épaule.
— Que je m’en allais ! protesta-t-elle. Quoi encore ? Vous allez me rosser pour vous avoir tourné le dos, maintenant ?
Dans un effort qui lui coûta, Kiyuri s’adoucit légèrement. Ce n’était pas dans ses habitudes, mais il fallait qu’elle brosse cette marchande dans le sens du poil si elle voulait en apprendre davantage :
— Je suis navrée si je t’ai offensée, mentit-elle. Je manque parfois de tact. Allons prendre un verre quelque part et je t’écouterai me parler de ton problème.
— Et à quoi dois-je ce soudain revirement, honorée chasseuse ? demanda l’autre, les bras croisés sur la poitrine.
Il ne va pas non plus falloir qu’elle exagère, songea Kiyuri.
— Bon, écoute, tu désires engager un chasseur, oui ou non ?
La petite marchande dodelina de la tête un instant, puis s’adoucit à son tour :
— Oui, il le faut, grimaça-t-elle. Je payerai le prix nécessaire.
— Très bien, alors allons-y. Non, ne retournons pas dans cette taverne, je connais un endroit plus agréable. Suis-moi.
Les deux jeunes femmes progressèrent au travers du quartier populaire jusqu’à une gargote en apparence semblable à la première. À cela près que l’écriteau indiquait cette fois : « L’Honnête Récolteur ». Un trajet qui fut l’occasion de faire connaissance.
L’étrangère s’appelait Vanilla Sargossa, une vendeuse de lin en provenance du nord qui venait de perdre son chargement à quelques lieues à l’est de la cité. Elle n’avait dû son salut qu’à la bienveillance d’un coursier qui l’avait aidée à fuir. Celui-ci lui avait alors conseillé de se payer les services d’un chasseur une fois en ville. Mais ces bagatelles, Kiyuri s’en moquait comme du cuir de ses godasses. Ce qui l’intéressait, c’était le mirganöt blanc.
— C’est ici, entre.
Vanilla pouffa de rire :
— On pourrait être retournées dans la taverne précédente que je n’aurais pas vu la différence ! railla-t-elle. Même l’odeur dégagée par la faune est identique.
Ensemble, elles prirent place à une table sur la mezzanine. Le patron, très souriant celui-ci, accourut sans tarder.
— Kiyuri ! Quel plaisir de te revoir. Comment ça s’est passé, ce matin ?
— Aussi intéressant que des vendanges au printemps.
— Oh… je vois, compatit le tenancier. Espérons que ta prochaine entreprise t’apporte davantage de satisfaction.
— J’y compte bien, dit-elle en plongeant un regard empreint de sous-entendu dans celui de la marchande.
— De l’hydromel, comme d’habitude ? reprit le tavernier.
— Et du cidre pour la demoiselle.
Il acquiesça et s’éloigna.
Vanilla remarqua que des têtes se tournaient vers la chasseuse pour lui lancer de discrets saluts auxquels elle répondait parfois d’un signe de tête.
— Dites donc, on dirait bien que vous êtes célèbre, dans le coin.
— Tu parles comme quelqu’un du Sud, mais tu n’es pas d’ici, pas vrai ? riposta la chasseuse tout en croisant ses bottes sur la table.
C’était la première fois que Ferdi la voyait sourire.
— Effectivement, ma mère et mon père sont nés dans le Sud, mais nous avons toujours vécu au nord d’Uron, dans le comté de Prajavah, à proximité de Jah. Vous connaissez ?
La chasseuse fit non de la tête. Vanilla poursuivit le récit de ses origines avec exhaustivité. Son interlocutrice acquiesçait, mais peinait à masquer son manque d’intérêt. Très vite, le tavernier réapparut avec les boissons. Après avoir dégusté une longue rasade de son hydromel, Kiyuri décida d’entrer dans le vif du sujet :
— Parle-moi de ta créature, maintenant, l’exhorta-t-elle sur un ton peut-être trop autoritaire.
Mais Vanilla ne s’en formalisa point. Elle lui raconta son histoire : cette pauvre fille ne connaissait pas les monstres de la région et sa description se révéla catastrophique. Seul le terme de « cornes blanches » revint assez régulièrement et suffit à attiser l’excitation de Kiyuri. Les monstres qui en possédaient se comptaient sur les doigts d’une main. C’était trop rare pour laisser place au doute. Sa rigueur professionnelle prit ensuite le relais. Elle questionna la marchande sur le lieu exact de l’attaque, l’heure, les circonstances, sa cargaison, sa provenance, sa destination, et divers autres détails logistiques lui permettant d’affiner sa préparation. Vint enfin la partie délicate de l’échange, celle sur laquelle Kiyuri se montrait la plus intransigeante :
— Trois cents.
— Entendu ! accepta Vanilla sans masquer son soulagement. Même si je préfère payer en or. Est-ce possible ?
— T’as dû mal comprendre. C’est trois cents oris, pas trois cents timbales.
— Trois cents pièces d’or ! Mais c’est une fortune ! s’exclama la blonde cendrée. Ça fait trois mille pièces d’argent ! C’est… c’est plus que le chargement de mon chariot et mes chevaux réunis !
— S’il s’agit bien d’un mirganöt blanc, c’est le prix à payer. Et je te préviens, ce ne sont pas des négociations. Je ne suis ni crieuse de rue ni patiente.
La marchande serrait l’anse de sa chope, déroutée par les honoraires de la chasseuse.
— Comment être sûre qu’il s’agit bien de cette créature et pas d’une autre que j’aurais pu confondre ? bredouilla-t-elle.
— Eh bien, si tu t’es plantée, alors je tuerai quand même la bête responsable de ton malheur. Puis la Guilde te déduira la somme qui te revient, lorsque nous nous retrouverons.
— Non.
— Non ? répéta la chasseuse d’un air mauvais.
— Je ne peux pas me le permettre. S’il s’agit bien de ce mirganöt blanc, et s’il faut débourser une telle somme, alors… alors je préfère attendre de réunir les fonds, voire renoncer à ma charrette et reprendre mes affaires ailleurs. Trois cents oris, non mais vous n’imaginez clairement pas ce qu’un tel montant représente !
— Tu as dit toi-même que tu payerais le montant nécessaire, Vanilla ! grinça la chasseuse en frappant du poing sur la table.
Ferdi sursauta.
— Oui, bien sûr, mais tout de même… Trois cents oris ! Je dois anticiper. Une telle somme se réunit à l’avance. Je dois contacter mes partenaires, demander un prêt à ma Guilde. Nous aussi, nous avons un fonctionnement. Et des règles tout aussi strictes. Non, c’est décidé, j’attendrai d’être convaincue qu’il s’agit bien de ce monstre avant de prendre parti.
Kiyuri commençait à s’énerver. Elle, l’une des meilleures chasseuses de la ville, avec sa réputation et sa notoriété, avait pour habitude que les requérants se bousculent afin de s’offrir ses services. Pourquoi fallait-il que celle-ci rechigne à payer ? Elle croit qu’elle peut négocier le prix… je le savais ! Ces maudits marchands, tous les mêmes !
Bien évidemment, elle aurait pu partir en quête du monstre et le traquer sans même en référer à cette étrangère. Mais pour qu’un trophée soit reconnu, il devait être honoré d’un contrat, signé avant tout par le contractuel s’offrant les services du chasseur. Il fallait trouver une solution. Si Kiyuri laissait filer l’affaire, ce qui la démangeait, un autre pourrait proposer une aide moins onéreuse, enregistrer ce contrat au comptoir de la Guilde, et remporter le trophée. Et ça, la fierté de la chasseuse aux cheveux rouges ne s’en remettrait pas.
Elle eut soudain une idée.
— Et si je te montrais à quoi ressemble l’une de ses cornes, même quelque peu ouvragée, serais-tu capable de la reconnaître ?
La marchande se rasséréna. Kiyuri ne le vit pas, mais une étrange lueur brillait dans ses yeux verts.
— Sans la moindre hésitation.
Le soir approchait. De nouveau dans l’intimité de leur planque située au troisième étage d’une épicerie, le couple de voleurs exultait.
— Alors, tu l’as vu ? l’envia Mathias.
— C’est une pièce magnifique. J’ignorais qu’un arc pouvait comporter autant d’ornements et de gravures tout en restant fonctionnel. La chasseuse m’a certifié que quiconque banderait cette chose, pour peu qu’il en soit capable, pourrait envoyer un trait à quatre cents pas !
— Et Anerpol, tu as pu le rencontrer, lui aussi ? J’ai appris qu’il ne quittait quasiment jamais la salle des trophées.
— Effectivement, et il n’était pas content d’y voir une marchande. Une joute verbale a aussitôt éclaté entre la chasseuse et lui. Tu aurais dû voir son visage lorsqu’elle a fait mention du mirganöt : il est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel avant de s’arrêter sur le rouge. On aurait dit un ours protégeant sa tanière d’une lionne un peu trop téméraire.
Ils rirent de nouveau.
— Un groupe de quatre traqueurs garde la salle des trophées, jour et nuit, reprit Ferdi. Deux au niveau de la grande porte et deux qui surveillent le bureau du chef de Guilde situé derrière l’estrade. Celle sur laquelle il fait ses annonces. C’est dans cette partie du Dôme que repose l’arc, suspendu juste au-dessus du lit d’Anerpol. J’ai vérifié : à part l’entrée principale et l’ouverture circulaire du toit, il n’y a aucun autre accès.
— Amplement suffisant, n’est-ce pas ?
— Seulement si toi, tu m’as dégoté la faille dans laquelle me faufiler. Raconte-moi ton excursion.
À cet instant, Mathias se redressa, posa un pied sur le fauteuil et glissa ses mains sur un luth flambant neuf. Il s’éclaircit la voix. Dans sa tunique de barde, coiffé d’un chapeau à plumes de sansonnet violettes, il avait fière allure.
Fier et impétueux, tel est le chasseur
Défiant la mort et ignorant la peur.
Il se rend où les bêtes sévissent
Gagnant parfois quelques cicatrices.
Tantôt il sauve le peuple des terribles menaces,
Gonflant de ses exploits le galbe de son escarcelle,
Toujours il triomphe même des plus tenaces,
Attirant par son prestige les faveurs des jouvencelles.
Son plus beau trophée, bien que non dissimulé,
Demeure une relique difficile à approcher.
À l’abri du Dôme, le coléreux surveille
Le trésor fixé dont ses sujets s’émerveillent.
Attendre il faudra à la petite intruse
Et très certainement, recourir à la ruse.
Dès lors, la lune rendra une brèche accessible,
Et permettra d’escamoter l’arc de l’irascible.
— Eh bien, messire barde, quelle éloquence ! l’enjôla la voleuse en applaudissant du revers de la main droite dans le creux de la main gauche, une marque distinguée plus propre au personnage de Verra de Gasqual que de Vanilla Sargossa. Tu viens de l’improviser ?
Il fit un signe de dénégation, puis s’inclina avec grâce :
— Je l’ai composé sur le chemin du retour, jurant avec force vous faire croire le contraire, ma douce. Néanmoins, je ne saurais mentir à si jolie femme.
— Allez, cesse tes simagrées et dis-moi comment je vais m’introduire dans le Dôme. Tu parlais de lune et d’attendre ?
— Oui. Lors de ma promenade, j’ai rencontré un couple de ces chasseurs qui revenaient d’une quête. Fiers comme des coqs et armés jusqu’aux dents, ils transportaient la dépouille d’une créature que je ne saurais nommer. Un genre de lézard vert de cinq pas de long, avec de longues dents effilées dépassant de sa mâchoire, et incroyablement affreux, même mort. J’ai flatté leur ego en narrant mon histoire et, l’instant d’après, nous partagions boissons et viandes saignantes dans une fastueuse auberge érigée en plein cœur du Repaire. D’abord très surpris par l’opulence et la décoration – bien qu’assez bucolique –, je me suis vite immergé dans l’ambiance.
— Tu as bien de la chance, marmonna-t-elle en se rappelant ses visites de la journée.
— Pourquoi ça ? s’étonna-t-il.
— Pour rien, continue.
— Eh bien ensuite, et après s’être enfilé deux bons litres de bière chacun, mes charmants hôtes sont devenus très bavards. Tout y est passé, absolument tout. Des expériences de traque aux anecdotes de taverne, en passant par les attributs des femmes du Sud et le mépris qu’ils éprouvent pour la noblesse locale. À tel point que je suis prié d’y retourner dans six jours. Figure-toi qu’ils m’ont proposé de chanter lors de la prochaine cérémonie d’intronisation. Sympathiques ces chasseurs, non ?
Ferdi croisait à présent les bras sur sa poitrine et ne pipait mot. Il la faisait languir et elle n’aimait pas ça. Contrairement à lui, qui s’en amusait.
— J’ai même eu la chance de rencontrer l’intéressé, celui pour qui l’événement aura lieu. Il s’agit d’une jeune recrue ayant récemment triomphé dans son… examen d’entrée, dirons-nous.
Mathias partit d’un rire léger. Il pinça une corde de son luth et la note mourut entre eux comme un écho ironique.
— Je suis fasciné par la diversité de leurs équipements, continua-t-il avec entrain. Savais-tu que chacune de leurs armes et armures est unique ? Elles se composent des éléments qu’ils récupèrent sur le terrain. Une carapace ouvragée protégera le torse ou servira de bouclier ; un croc travaillé deviendra un poignard, les os feront des masses, des écailles par-ci, du cuir par-là. Le tout façonné et transformé avec de l’acier afin de solidariser l’ensemble. Ce sont de véritables artistes ! Les possibilités ont pour seule limite leur créativité. Toi qui parlais de leur manque d’imagination, ha ! En tout cas, de tels accoutrements font d’eux de vrais trophées ambulants ! Tu nous imagines nous deux, avec nos larcins sur le dos ?
— Je pèserais certainement plus lourd que cette baraque, répondit froidement la voleuse, toujours dans l’expectative.
— L’ensemble de la compagnie se réunira dans six jours, Ferdi. Ce sera la pleine lune.
Il devint de nouveau très sérieux :
— Même le hargneux Anerpol se joindra aux festivités de taverne, qu’ils chérissent tous comme leur mère. La bière coulera à flots, les viandes fondront comme neige au soleil et la liesse générale provoquera un boucan à éjecter le duc de son sommeil.
La jeune femme commençait à comprendre, mais elle attendit que Mathias achève son récit avant de reprendre sa respiration.
— La salle des trophées sera totalement vide, annonça-t-il en insistant sur chaque syllabe.

