Prologue
Malgré son pas énergique, l’empereur Razan venait d’endurer une longue journée de réunions politiques, stratégiques et commerciales, chacune l’ayant un peu plus éreinté à mesure qu’il les avait enchaînées. Désormais, il était attendu à une cérémonie du thé, à laquelle il ne pouvait malheureusement pas se soustraire, ou alors l’une de ses concubines s’en trouverait offensée.
— Votre Majesté, vous êtes très en retard.
L’atmosphère se tendit aussitôt. Un rictus aux lèvres, Razan lança un regard noir à celui qui s’était permis de lui en faire la remarque.
Le grand chambellan frémit immédiatement à ce contact visuel et se fit violence pour ne pas détourner les yeux.
— Vraiment ? Et rappelez-moi qui est chargé d’organiser minutieusement mon emploi du temps ?
Chaque parole du souverain accentuait un peu plus la ride soucieuse entre les sourcils du chambellan.
— Moi… Votre Seigneurie.
— Tout à fait. Il était donc de votre responsabilité de prévoir que ma dernière réunion pouvait être prolongée, lui reprocha-t-il de façon tranchante.
Cette fois-ci, le chambellan se trouva bien démuni.
— Je vous prie d’excuser mon impertinence.
— Veillez à ce que cela ne se reproduise plus, conclut l’empereur avant de reprendre sa marche accélérée.
Razan savait que sa réaction avait été démesurée, mais il était d’une humeur particulièrement massacrante. C’était la quatrième fois cette semaine qu’il se forçait à rendre visite à l’une de ses maîtresses, car, à l’aube de ses quarante ans, le souverain n’avait toujours aucun héritier. Et si cela alarmait secrètement tout le palais, Razan n’en était pas le moins du monde tourmenté.
L’impératrice lui avait déjà donné deux belles filles à l’esprit vif, dont une à la santé plutôt fragile, mais ce que tous attendaient avec impatience n’était autre que l’arrivée d’un futur empereur.
Trop inquiets au goût de Razan, nombre de ses conseillers, ainsi que son médecin, lui avaient fortement recommandé de choisir une nouvelle et jolie concubine, qui saurait raviver son désir sexuel. Chaque jour et chacun leur tour, ses conseillers lui préconisaient sans guère de retenue de presser ses tentatives de fécondation, craignant un sérieux déclin de sa vigueur physique.
Outré et agacé par l’intérêt sempiternel de sa cour sur son intimité, Razan les avait gentiment envoyés paître, annonçant malgré tout qu’il choisirait une nouvelle amante d’ici peu.
Celle qui lui fut présentée, âgée d’à peine vingt ans, ne tarda pas à être imposée au sein de la cour impériale japonaise. Hélas pour elle, sa venue coïncida exactement avec l’importante avancée d’une affaire sur laquelle l’empereur travaillait très discrètement depuis de nombreuses années. Alors, il la délaissa involontairement, avant même qu’elle ne puisse prétendre à l’intérêt que lui porterait l’empereur comme gage d’intégration. N’ayant partagé sa couche qu’une seule fois, Razan la soupçonnait de multiplier ses invitations pour des rendez-vous de courtoisie, dans l’unique espoir de lui faire du charme, de l’attirer dans son lit et ainsi, de lui prouver son utilité.
L’empereur en était bien conscient et ne souhaitait pas prendre son implication à la légère, sachant parfaitement que la réputation de la demoiselle dépendait entièrement de l’affection et de l’attention qu’il lui porterait.
— Elle n’est pas à votre goût, mon cher fils ? l’avait interrogé sa mère, l’impératrice douairière, trois mois seulement après l’arrivée de la nouvelle concubine.
— Si, elle est sublime.
— Alors qu’attendez-vous pour la féconder ? Elle devrait déjà porter votre enfant… votre héritier ! s’était-elle agacée.
Devant une telle réprimande, Razan était resté de marbre. Sa jeune compagne aurait tout aussi bien pu être la plus belle femme du monde que la situation en aurait été inchangée.
La malheureuse ignorait que son manque d’intérêt n’était en rien lié à elle. D’ailleurs, il avait négligé ses relations avec l’ensemble de ses concubines pour une cause qu’il jugeait essentielle, encore plus grande et plus urgente que celle d’enchaîner les rapports charnels dans l’espoir de faire naître un héritier digne d’un brillant avenir d’empereur.
Toutefois, il avait dernièrement entrepris d’accepter les invitations de ses femmes, dans le seul but de se débarrasser des remarques incessantes sur sa fertilité décadente, et surtout, de dissimuler les activités qu’il menait dans l’ombre.
Razan était épié de toute part. Il le savait. Mais malgré les règles qui l’encadraient et découlaient de son statut de souverain, il cachait difficilement qu’elles l’importunaient. Il n’aimait pas particulièrement la solitude, mais ne supportait pas non plus être au centre d’une attention qui lui était portée pour la nature du sang qui coulait dans ses veines.
— Envisagez-vous de lui faire l’honneur de votre présence pour le dîner ? murmura un de ses serviteurs avec une certaine réserve.
— Non, vous ferez porter mon repas dans la suite royale.
Razan accéléra le pas, en pensant aux devoirs qu’il n’avait jamais voulus.
Parmi les membres de sa cour, plusieurs d’entre eux avaient remarqué ses comportements suspects et ses disparitions furtives ; ils les avaient rapportés à sa mère, dont l’autorité était bien plus crainte que celle de son fils. Ainsi, il devait à tout prix éviter d’éveiller les soupçons ou de nourrir des rumeurs infondées. Il devait garantir à son peuple sa sincère implication en tant que souverain impérial, et ce, même s’il était habité par une passion dévorante qui empiétait sur ses responsabilités.
Razan était l’empereur absolu et jouissait d’une autorité suprême, mais celle-ci avait trop longtemps été tournée, à son sens, vers de piètres désirs, tels que ceux de l’extension du territoire, d’alliances politiques ou encore de gains commerciaux. Or, il ne voulait pas une ribambelle d’héritiers, ni consolider ses liens avec les pays voisins par des rapports teintés d’hypocrisie.
Il aspirait à un dessein que personne ne comprenait… ou que tout le monde pourrait craindre.
Razan n’était pas dupe et se savait avoir des ennemis, de l’autre côté de ses murailles royales et au-delà des mers. Pour autant, il était hors de question qu’il sacrifie ses ambitions grandioses, qui apparaîtraient très certainement comme bien trop fantasques aux yeux de ses proches, pour régner comme son défunt père.
De son vivant, l’empereur Jiro n’avait eu de cesse de faire endurer à son fils la pression qu’il avait lui-même connue plus jeune, en insistant toujours sur l’importance de la conservation des traditions et des responsabilités incombant à un souverain respectable.
« Tu dois régner sans jamais laisser entrevoir tes faiblesses. »
Petit déjà, Razan pressentait qu’il n’était ni comme son père ni comme son grand-père. À l’opposé, il avait assurément les mêmes ambitions que Kazuo, l’empereur ayant régné sur le pays du soleil levant durant les temps tumultueux de la Grande Bataille, qui avait sévi deux siècles plus tôt.
Kazuo avait été un homme infiniment bon et passionné, un sauveur pour son peuple et ses alliés, qui furent profondément affectés et ébranlés par son décès.
En réalité, Razan considérait son aïeul comme son modèle ; son existence était, à ses yeux, la plus intéressante et digne de tous les empereurs – sinon de tous les Hommes. Il regrettait de ne pas avoir eu la chance et l’honneur de le côtoyer de son vivant, mais tous les écrits et récits décrivant et relatant sa personnalité ainsi que ses exploits lui avaient suffi pour comprendre qu’il pensait exactement comme lui.
Ainsi, Razan désirait ardemment suivre les nobles traces de son ancêtre, ou « le dieu au sabre d’or. », surnom que lui valurent toutes ses prouesses passées.
Pourtant, leur différence était encore flagrante : Kazuo était devenu un dieu vivant, adulé et respecté, pendant que Razan se faisait sermonner pour ne pas être suffisamment présent dans la couche de ses concubines.
À l’heure où ses fonctions l’obligeaient à perdre son temps précieux avec une ultime possible génitrice, l’esprit de Razan vagabondait très loin des préoccupations actuelles de sa cour.
Lorsqu’il aperçut son fidèle conseiller accourir vers lui, le regard en alerte, l’empereur avait déjà oublié son retard et ordonna à son escorte royale quelques minutes d’intimité.
Puis, il songea que ses plans pour la fin d’après-midi pourraient finalement s’avérer plus divertissants que la vision ennuyeuse d’une poignée de sujets en train de siroter du thé, attendant patiemment le commentaire de leur empereur sur la délicatesse de sa saveur. Et que dire des œillades explicites de sa nouvelle concubine, qui utilisait chaque seconde de leur échange dans un but purement tactique.
— Votre Majesté, i-il… l’a enfin trouvé, bégaya Liulan, la tête et le buste profondément inclinés en signe de révérence.
Les yeux de Razan s’arrondirent d’étonnement ; il n’avait pas imaginé un instant qu’un tel événement viendrait le cueillir si joyeusement dans son pénible quotidien.
— En es-tu vraiment certain ? insista l’empereur, dont les sourcils fournis s’arquèrent.
Quelques mois plus tôt, il avait enfin découvert les trésors dissimulés de son défunt arrière-grand-père, Kazuo.
Un héritage, qu’il pensait véritablement disparu depuis longtemps, avait refait surface ! Un trésor qui le sortirait de ce cercle infernal au sein de l’empire.
— Oui, il vous invite à le rejoindre au plus tôt, avant qu’il ne le mette sous grande protection, poursuivit le serviteur, les mains et bras dissimulés à l’intérieur des larges et longues manches de sa tenue.
— Dis-lui que je serai là à vingt heures, lui ordonna Razan, jubilant déjà à l’idée de ce rendez-vous. Et prépare-toi à me remplacer.
Le serviteur s’inclina à nouveau et resta immobile quelques secondes pour laisser l’empereur poursuivre son chemin sans le déranger. Puis, Liulan disparut d’un pas dynamique et élégant.
Lorsque Razan pénétra dans le salon de thé de sa jeune maîtresse, il pensait déjà au fait qu’il aurait à écourter sa visite, et cela le ravit secrètement.
Durant toute la durée de son entretien avec sa concubine, Razan était ailleurs et ne lui offrait qu’un regard absent. Ses pensées, quant à elles, étaient en ébullition.
— Mon Seigneur, accepteriez-vous de rester dîner en ma compagnie ? tenta la jeune femme d’un air aguicheur.
Razan la regarda sans la moindre émotion, puis soupira :
— Je crains de devoir décliner, ma chère, car des affaires urgentes m’attendent encore.
Sans aucun doute déçue, la demoiselle se trémoussa de frustration, qu’elle essaya de contenir en souriant. Puis, elle se leva et s’installa directement aux côtés de Razan.
— Peut-être que vous pourriez me rejoindre plus tard ?
Sa tentative était on ne peut plus explicite, la ligne de son dos formant désormais une courbe sensuelle.
Pour toute réponse, Razan but une gorgée de thé.
— Sa Majesté est si distante que… poursuivit la jeune femme, en laissant ses mots en suspens.
— Comprenez-vous au moins l’ampleur de mon statut ?
— Oui, Mon Seigneur, dut-elle admettre avant de retourner à sa place.
— Croyez-moi, vous êtes précieuse à la cour.
Elle hocha finalement la tête pour signifier à son souverain qu’elle comprenait, mais elle devait certainement se demander quand le Ciel lui permettrait enfin de devenir une amante reconnue.
— Je suis venu avec un présent, ajouta Razan, qui avait sciemment fait sélectionner, par Liulan, un bijou qui réjouirait sa maîtresse.
À ces mots, celle-ci parut agréablement surprise de l’attention spéciale de l’empereur à son égard ; il se leva pour accrocher lui-même le collier d’émeraudes autour de son cou gracile, quelque peu gêné par sa coiffe imposante.
— Majesté, il est divin ! Merci infiniment, l’émeraude est ma pierre préférée ! s’écria-t-elle, le souffle coupé.
Razan se réjouit de la bonne intuition de Liulan. En voyant la réaction de son amante, il comprit qu’elle n’hésiterait pas à se pavaner sous les yeux envieux des autres concubines, tel un paon faisant la roue. Il venait de lui offrir l’inexorable preuve que lui, empereur du Japon, la prenait en considération.
— Mais elle n’égale pas le magnifique éclat de votre regard, ajouta-t-il, espérant que ce compliment suffirait à combler, même temporairement, son absence.
Razan était sincère ; sa concubine était splendide, mais à l’instar de ses autres femmes, elle ne l’intéressait pas.
Satisfait d’avoir pu éloigner tout sentiment de frustration chez elle, et démentir la rumeur de son désintérêt à son égard, il lui fit un rapide baise-main, geste qui la laissa toute chose, avant de faire volte-face en direction de la sortie.
— Il me faut maintenant me retirer dans mes appartements. Je vous remercie sincèrement pour ce doux moment et vous souhaite une belle nuit, conclut-il en s’inclinant légèrement avant de quitter le salon saturé de fragrances au jasmin et d’encens.
L’air pur de l’extérieur le revigora. Il soupira, puis se hâta dans les rues de la vaste cour intérieure, suivi de près par son escorte – plusieurs gardes et officiers – ainsi que quelques serviteurs dévoués.
Sa besogne accomplie, il prit la direction de ses quartiers, à l’est du palais, et prétexta, comme avec sa maîtresse, avoir encore de nombreuses tâches à accomplir. Il ajouta d’une voix péremptoire que personne ne devait le déranger, pas même pour préparer son coucher.
Razan n’était jamais entièrement seul. Par mesure de sécurité, des gardes restaient postés devant la porte principale du bâtiment où il résidait. S’immiscer dehors sans être vu de personne était toujours assez délicat.
Heureusement, le fidèle Liulan, son meilleur conseiller, était au courant de ses secrets. C’était d’ailleurs le seul de sa cour rapprochée à avoir le droit à un tel honneur. L’empereur lui faisait confiance, mais Liulan restait bien conscient que sa vie dépendait de son silence absolu.
Hormis son conseiller, seule une poignée de spécialistes travaillait jour et nuit sur le projet de Razan, mais aucun d’entre eux ne logeait à la cour intérieure.
Pour plus de discrétion, l’empereur les avait installés tout près des Nijubashi, les ponts constituant l’une des entrées vers la cour intérieure depuis les jardins extérieurs. Là-bas, le passage était fréquent, mais personne ne s’y attardait très longtemps. Et surtout, on y trouvait l’une des rares portes vers les souterrains.
Si le père et le grand-père de Razan avaient connu une partie minime de ces derniers, l’empereur actuel avait poussé les recherches plus loin encore, si bien qu’il avait réussi à faire dégager un passage donnant sur une autre aile des souterrains, un périmètre bien moins enfoui, mais plus discret.
C’était là-bas, sous l’immense palais impérial, que les trésors de Kazuo avaient été découverts : des couloirs de bibliothèques d’archives, renfermant des millénaires de renseignements sur les mystères et légendes à propos des esprits qui déambulaient librement dans leur monde. Kazuo en avait été féru.
Tout comme lui, Razan était passionné par le monde occulte et la dimension spirituelle. Il désirait vivement étendre les ambitions de son ancêtre à une échelle encore jamais atteinte.
Pour ce faire, il n’avait eu d’autre choix que de faire appel à des chercheurs, archivistes et linguistes de confiance, aptes à déchiffrer l’ensemble des manuscrits qu’il possédait et à poursuivre les expérimentations de Kazuo.
Il était hors de question que les secrets de ce héros soient enterrés avec lui. L’heure avait enfin sonné, car l’un de ces spécialistes venait de découvrir ce que Razan cherchait depuis longtemps.
Ce soir-là, Liulan se dirigea vers les quartiers de son empereur. Comme à son habitude, il le couvrirait le temps de son escapade nocturne.
Après avoir murmuré quelques mots aux gardes, il pénétra dans la suite impériale et retrouva Razan prêt. Les deux hommes avaient mis en place plusieurs tactiques pour permettre au souverain de se glisser hors de sa chambre à une heure tardive, sans que personne n’ait le moindre soupçon. Les gardes ne remettaient jamais en question les activités de l’empereur, tant que celui-ci restait dans un périmètre sécurisé.
Liulan enfila les vêtements du souverain avec aisance, devenu accoutumé à l’ensemble. Razan se hissait déjà par la seule fenêtre qu’il savait isolée, quand son conseiller pivota vers lui, comme pour lui souhaiter bonne chance.
Razan sortit ainsi dans le plus grand incognito. Il emprunta un étroit chemin qui contournait ses quartiers, de sorte à ne pas risquer de croiser ses gardes, et passa près de bâtisses que l’usage rendait désertes jusqu’à onze heures le lendemain.
Il rejoignit le pont à vive allure, descendit prudemment près de la rivière et se faufila dans le renfoncement discret qui donnait directement sur une porte en bois. L’homme activa un mécanisme de déverrouillage et se munit de la lanterne déposée à son attention, avant de s’introduire dans les couloirs souterrains.
Il avança quelques mètres, inspirant la fraîcheur environnante, avant d’apercevoir une silhouette se dessiner dans la pénombre.
— Votre Majesté, le salua un homme rondouillard.
— Ne tardons pas, répondit l’empereur d’un ton sérieux.
Razan suivit son serviteur dans les tunnels et bifurqua au premier carrefour. Puis, tandis que son sujet s’arrêtait pour guetter l’ouverture, l’empereur pénétra dans un endroit plus lumineux au plafond étonnamment haut.
Contre toute attente, la pièce qui regorgeait des trésors perdus était structurée et décorée de manière à faire croire qu’elle se trouvait à la surface. Seule l’absence de fenêtres rappelait qu’elle était en fait souterraine. Sa délicatesse contrastait nettement avec le reste des tunnels sombres et crasseux.
Pénétrant plus à l’avant de la salle, l’empereur rejoignit l’un de ses experts, qui, après s’être incliné respectueusement, l’invita à le suivre entre les rangées bien garnies d’ouvrages en tout genre.
— Le voici, j’ai terminé de le restaurer il y a une heure, expliqua le spécialiste, dont les tempes brillaient de sueur, signe de son dur labeur.
L’empereur le félicita et s’approcha lentement du papier jauni étalé sur le bureau.
— Merveilleux… chuchota-t-il.
— Vous trouverez la traduction ici, poursuivit l’homme en tendant un rouleau à son supérieur.
Ce dernier détailla la moindre parcelle du vieux manuscrit et fut émerveillé devant tant de caractères, symboles et schémas mystérieux. Puis, Razan déroula la feuille que venait de lui remettre son archiviste, impatient de découvrir le sens caché de l’ancien parchemin.
À mesure que les mots défilaient sous ses yeux, le visage de l’empereur s’illuminait. Ses lèvres s’étirèrent, sa respiration s’accéléra, son regard se mit à pétiller d’excitation.
— Parfait. Il est temps, annonça Razan lorsqu’il eut levé les yeux de son document. Mettez-le en sûreté sur le champ. Personne ne doit y avoir accès.
Puis, sans un dernier regard vers son sujet, il rebroussa chemin vers les quartiers impériaux, où il retrouva Liulan avachi sur son bureau, à moitié endormi ; il sursauta en voyant Razan.
— Mon Seigneur, tout s’est bien passé ? l’interrogea-t-il en se levant d’un mouvement brusque et maladroit.
— Oh, Liulan, tu n’imagines pas à quel point.
— Cela me réjouit, répondit-il sans connaître les enjeux.
— Demain, à l’aube, convoque le Conseil.
— Je n’y manquerai pas. Quel motif dois-je évoquer ?
Devant les yeux interloqués de son conseiller, Razan se mit à rire à gorge presque déployée. Puis, il s’arrêta subitement et bomba le torse, se gonflant d’une joie immense.
— Je désire instaurer de nouvelles directives concernant le commerce spirituel. À partir de maintenant, chaque esprit de catégorie supérieure que nos Chasseurs attraperont, devra m’être remis directement et en l’état.
1 - Yuudai
Les branches des arbres nus dansaient au rythme du vent hivernal tandis que le silence se faisait sporadiquement interrompre par les bruits éclectiques de la forêt. En ce milieu d’après-midi, le soleil brillait timidement entre les nuages vaporeux. Le givre, qui habillait joliment la nature déjà si délicate, se transformait en perles d’eau ruisselant et gouttant jusqu’au sol. Couverts d’un fin manteau de neige immaculée, les bois semblaient anormalement endormis.
Tout en s’efforçant de ne pas briser le calme environnant, Yuudai avançait lentement, à pas de loup parmi les buissons. Le jeune homme avait maintenu toute sa concentration sur la cible qu’il traquait depuis l’aurore. Il sentait qu’elle n’allait pas tarder à se manifester et cette fois-ci, elle ne lui échapperait pas. Son cœur battait fortement dans sa poitrine, mais le chasseur aguerri faisait toujours preuve d’un sang-froid et d’une patience sans égal.
Son flair ne le trompait jamais.
Il replaça vivement son carquois sur son épaule, resserra sa poigne autour de son arc et attendit, le souffle régulier et l’œil aux aguets.
Allez, montre-toi. Je n’ai pas toute la journée.
Il se retourna vers un bruissement soudain à sa droite et, sans aucune hésitation, s’y dirigea, toujours d’un pas léger.
On aurait dit qu’il ne clignait même plus des yeux, les traits tendus de son visage anguleux accentuant son regard focalisé sur la pénombre devant lui.
Hélas, il lui était difficile de rester silencieux avec le craquement de la neige sous ses pas… L’hiver n’était pas la saison la plus propice au succès d’une chasse.
Le bruit se rapprocha de lui, discret, et Yuudai se prépara à lever son arme.
Une masse longiligne jaillit brusquement de l’ombre, avec une telle maladresse que cela aurait pu être comique, et vint trébucher sur une racine, manquant de tomber à plat ventre dans la neige.
— Yemon ! Mais qu’est-ce que tu fous là ? grogna Yuudai en attrapant le bras maigrelet de l’adolescent.
— Désolé… Oh non, j’ai perdu mon poignard ! Je pensais que… balbutia-t-il.
— Tu pensais visiblement très mal.
Frigorifié, Yemon claquait si fort des dents qu’il aurait fait fuir n’importe quelle proie.
— Pourquoi m’as-tu suivi ?
Avant que Yemon ne puisse se justifier, un sifflement aigu les interrompit. Ses sens en alerte, le Chasseur ordonna au maladroit de rentrer au quartier général ; ce dernier eut quelques secondes d’hésitation, mais finit par rebrousser chemin tandis que Yuudai s’élançait déjà vers la provenance du bruit.
Arrivé à proximité de hauts pins enneigés, il scruta chaque branche avec une attention toute particulière. Il n’eut pas le temps d’anticiper lorsqu’une forme bleutée fila à toute allure jusqu’à lui depuis la cime de l’arbre pour aussitôt quitter son champ de vision en un cri perçant.
Yuudai grogna en portant une main à sa joue et comprit qu’il avait réagi trop tardivement. La créature l’avait griffé.
Sale bête ! Rapide et vicieuse… mais tu es au moins descendue de ton perchoir.
La traque avait bien assez duré à son goût. Il essuya le sang de sa plaie d’un revers de main, pivota vers sa proie qui fuyait au loin et tendit son arc d’un mouvement court et précis. Il s’ancra lourdement dans le sol et plissa les yeux, les muscles de ses bras robustes crispés, puis la flèche partit à toute vitesse en sifflant dans l’air.
Là, un couinement furtif, suivi d’un bruit sourd, vint momentanément briser le silence éthéré. Yuudai replaça les mèches de ses cheveux ébène qui s’étaient détachées de son chignon et roula des épaules pour détendre le haut de son corps. Confiant sur ce qu’il trouverait plus loin, il se dirigea malgré tout vers la bête avec grande précaution.
Elle était couchée sur le flanc, sa cuisse arrière gauche ensanglantée à cause du métal qui ne l’avait certes pas traversée, mais bien entaillée. Son poil bleu brillait à la lumière du jour et ses paupières étaient closes. On aurait presque pu la confondre avec un gros lièvre doté de certains attributs félins, mais sa vraie nature, en réalité, la rendait beaucoup plus laborieuse à attraper.
En dépit de sa blessure apparente, la créature avait simplement été plongée dans un profond sommeil.
Yuudai n’avait jamais prévu de la tuer. Au vu de son petit gabarit, il avait pensé la trajectoire de sa flèche pour tout juste frôler sa cible, afin qu’elle soit suffisamment en contact avec l’extrémité singulière du projectile.
Il n’y avait pas l’ombre d’un doute sur les talents innés du jeune homme, qui avait été habitué à recevoir nombre d’éloges. Yuudai savait parfaitement viser, blesser ou achever, sans parler de son excellent maniement de l’arc, de son jeu de poignards impressionnant ou encore de sa capacité à mouvoir son sabre avec une grande dextérité.
Toutes ces compétences faisaient de Yuudai un combattant hors pair, un chasseur né, un traqueur particulièrement talentueux.
Il chassait, mais pas pour subvenir à ses besoins primaires ; son objectif était tout autre. Le Chasseur se devait de ramener chacune de ses proies en vie, tout en évitant de les abîmer. Celles-ci n’étaient ni des animaux terrestres, ni même des créatures de ce monde. Elles ne pouvaient être utiles que vivantes.
Mais, les garder en vie relevait d’une difficulté insoupçonnable ! Du moins, c’était ce que Yuudai avait ressenti et pensé à ses débuts.
Après avoir bandé la patte de la créature, le jeune homme la plaça délicatement dans une cage qu’il prit bien soin de verrouiller, puis de recouvrir d’un drap. Il n’avait aucun doute quant à l’efficacité du métal qui composait la plupart de ses armes. Celui-ci avait été enduit d’un puissant somnifère qui ne laissait debout aucun animal de la taille d’un loup pendant plus d’une minute.
Yuudai jeta un rapide coup d’œil aux alentours – s’assurant au passage que Yemon ne s’y trouvait plus – et rebroussa chemin en direction de sa monture. La luminosité commençait déjà à décroître et il ne tenait pas à ce que son cheval se fasse dévorer par quelque vorace affamé des bois. Cette fois-ci, il n’avait été qu’un peu égratigné par sa proie, mais celle-ci s’avérait réellement inoffensive en comparaison de ce qui pouvait rôder dans les parages, particulièrement la nuit. Il était temps de rentrer.
***
Yuudai aperçut très vite les lumières de la ville dans laquelle il avait grandi : Kyoto était animée à toute heure de la journée et ne restait inactive qu’un court laps de temps durant la nuit. En tout cas, c’était ce que croyait la majorité des citoyens, c’est-à-dire ceux qui, contrairement à lui, ne faisaient pas partie des travailleurs de l’Ombre.
Le Chasseur fit ralentir sa monture alors qu’il s’insérait dans une large rue menant directement au cœur vibrant de la métropole. Chaque saison était pourvue d’un charme unique qui attirait des foules de touristes, mais l’approche de la nouvelle année annonçait davantage de monde au vu des grandes festivités qui égayeraient tous les âges. Plusieurs marchands avaient déjà bien avancé la décoration pittoresque de leur boutique tandis que les quartiers les plus huppés et passants s’embellissaient jour après jour.
De délicieux effluves de nourriture parvinrent jusqu’aux narines de Yuudai, ce qui lui rappela instantanément qu’il n’avait rien mangé depuis son onigiri 9 Préparation culinaire japonaise qui consiste en une boulette de riz enveloppée d’une algue nori. Ces boulettes – servant d’encas – peuvent également être garnies de poisson, de prunes salées ou de légumes marinés. de la veille et une maigre poignée de fruits secs dans la matinée. Alors que quelques calèches le dépassaient, le jeune homme sentit plus d’un regard se poser sur lui.
Lorsqu’il le vit, un vieillard qui traversait la rue changea subitement de trottoir en marmonnant une phrase inaudible que Yuudai savait ne pas être aimable. Le visage imperturbable, il poursuivit son propre chemin sans broncher.
Yuudai avait l’habitude de ce genre de comportement. Au sein de Kyoto, il ne pouvait pas passer inaperçu : le Chasseur était connu de tous comme étant l’un des plus impitoyables de la région du Kansai et sa réputation le précédait.
Tout comme ses camarades de clan, il attisait soit le mépris ou la peur, soit le respect, voire parfois, l’adoration. Au début, il avait eu du mal à se faire à cette ambivalence, mais c’était une bien maigre contrepartie à payer en comparaison des avantages que son statut lui offrait. Yuudai appartenait à une élite controversée : les Chasseurs d’esprits. Si certains les voyaient comme une aberration, un terrible outrage au spirituel, une bande d’infâmes profanateurs des esprits sacrés, d’autres les remerciaient et les vénéraient. Mais ce n’était apparemment pas le cas du vieillard qui venait de lui lancer un regard noir de dédain.
La chasse spirituelle n’était pourtant pas nouvelle ; elle avait commencé à l’époque du règne de l’empereur Kazuo, plus de deux siècles auparavant. Bien entendu, Yuudai ne l’avait pas vécue, mais tout le monde connaissait cet Âge obscur où il avait fallu purger le monde humain d’esprits destructeurs.
La donne avait dorénavant bien changé et les Chasseurs n’avaient plus le même rôle. Mais l’ancienneté de cette activité ne l’empêchait pas de susciter encore beaucoup de divisions dans l’ensemble du pays, Yuudai en était constamment témoin.
Il se détourna du regard des passants puis soupira, son estomac criant douloureusement famine. Il rêvait tant de déguster les succulents currys réconfortants de sa sœur aînée, puis de se laisser couler dans un bon bain chaud qui le débarrasserait non seulement de la crasse accumulée lors de sa traque, mais aussi de toutes ses tensions musculaires.
Son fidèle destrier hennit soudainement, comme s’il partageait les mêmes désirs que son cavalier. Le jeune homme eut un bref rictus et tapota gentiment son encolure brune.
— Un peu de patience, Mikki, nous y sommes presque. Tu auras bien mérité une double ration de nourriture, chuchota Yuudai à l’oreille de la jument.
Afin de vérifier l’état de l’esprit capturé plus tôt, le Chasseur souleva le drap pour jeter un rapide coup d’œil à l’intérieur de la cage fermement accrochée au côté arrière droit de Mikki. Celui-ci semblait dormir à poings fermés, laissant ainsi largement le temps à Yuudai de rejoindre le quartier général de son clan.
Situé à quelques rues du centre de Kyoto, le lieu où se regroupaient tous les Chasseurs de la ville restait néanmoins suffisamment dissimulé aux yeux des plus curieux.
Lorsqu’il atteignit enfin le dernier grand carrefour qui menait au quartier général, Yuudai souffla de soulagement. La journée avait été si longue. Puis, il discerna une tête familière qui sortait de la foule avec hâte.
— Menteur ! Vous allez voir ce qui arrivera quand je vous attraperai ! menaça une voix féminine.
Un jeune homme aux cheveux foncés et ébouriffés, presque aussi grand que Yuudai, mais à la musculature plus fine, se fraya un chemin parmi les passants. Quelques-uns se retournèrent par curiosité, mais ne prêtèrent pas longtemps attention au soudain brouhaha des deux individus.
— Oh ma douce, c’est bien parce que je préfère ne pas le savoir que je ne vous attends pas ! s’esclaffa l’homme d’un ton trop enjoué face à la menace.
Même de loin, Yuudai n’eut aucun mal à reconnaître de qui provenait cette exclamation. Jun se faisait talonner par une demoiselle qui paraissait bien furieuse.
Ah, Jun, dans quel pétrin t’es-tu encore fourré ?
Alors que Jun commençait à semer sans mal sa poursuivante, celle-ci apparut, haletante, dans le champ de vision lointain du jeune Chasseur. À moins qu’il ne décide de se tapir dans un coin et d’attendre qu’elle abandonne, Yuudai savait qu’elle finirait par rattraper Jun, ralenti par le flot de passants. Et puis, fuir le conflit ne semblait pas être la solution au problème.
Yuudai songea que Jun avait probablement jugé bon de rejoindre le quartier général au plus vite afin de lui échapper. De toute façon, personne ne s’y aventurait jamais.
Hélas pour Yuudai, il se trouvait exactement sur sa trajectoire et sentait déjà qu’il finirait mêlé à cette affaire malgré lui.
Vêtue d’un magnifique kimono2 rose à motifs géométriques, la demoiselle portait son épaisse chevelure en une longue tresse soignée. Ses pommettes hautes et ses joues rouges étaient joliment accentuées par le froid qui lui mordait la peau. De la buée s’échappait de ses lèvres entrouvertes, preuve qu’elle avait fourni un effort considérable pour arriver jusqu’ici, et que respirer dans ce froid lui avait été difficile.
Cette vision piqua Yuudai d’une certaine pointe d’empathie. La femme n’avait même pas pris la peine de se couvrir d’une couche supplémentaire pour sortir en plein mois de décembre.
Tout en maintenant les rennes de Mikki, Yuudai descendit de sa monture, juste avant que Jun ne le remarque et ne se rapproche hâtivement de lui :
— Mon vieux, tu tombes à pic ! Chasse fructueuse, j’espère ?
— Je ne rentre jamais les mains vides.
— Parfait, parfait… S’il te plaît, discutons comme si de rien n’était, lui demanda Jun en jetant nerveusement des regards discrets à la femme au loin.
S’il y avait bien une chose que Yuudai appréciait pendant ses traques, c’était le calme ! Celui-ci contrastait fortement avec son quotidien à Kyoto, entre le dynamisme de la ville et celui des activités de son clan, dont Jun faisait partie.
Dans son temps libre, ce jeune Don Juan énergique et à l’humour parfois douteux, appréciait notamment la compagnie des femmes, avec lesquelles il finissait toujours par avoir des ennuis, sans que Yuudai ne comprenne véritablement comment il s’y prenait.
— Tu as encore brisé le cœur de l’une de tes conquêtes sans aucun état d’âme ? Ou bien te faire pourchasser fait-il partie de ton jeu de séduction ? répondit Yuudai, à la fois impatient de rentrer et un peu amusé par cette situation étrangement familière.
— Tu sais bien que je n’ai aucun effort à fournir pour séduire.
— Il faut croire que ton charme n’est pas infaillible, ironisa Yuudai en tournant les yeux vers sa poursuivante. J’en déduis donc que c’est la première option.
— Longue histoire, répondit vaguement Jun après avoir repris son souffle.
Des histoires qui ne se terminent jamais bien.
Jun recoiffa ses cheveux d’un geste rapide et releva le col de son manteau bleu cobalt. Ce fut à cet instant précis que la demoiselle en kimono arriva à leur niveau par-derrière.
Elle ne s’inquiéta pas le moins du monde de la présence d’un autre homme – qui plus est, aussi intimidant que Yuudai – et fusilla Jun du regard. Ce dernier se retourna brusquement et n’eut même pas le temps de dire un mot qu’elle lui asséna une gifle si violente que Yuudai en eut un mouvement de recul.
C’est sûr qu’il l’a méritée.
— Vous êtes odieux, s’énerva la jeune femme, dont la poitrine se soulevait rapidement. Vous avez vraiment cru que vous pouviez profiter de ma cousine, lui promettre monts et merveilles, et passer à autre chose ? Et vous osez me fuir quand je vous confronte ? Pour qui vous prenez-vous ?
Les sourcils arqués, Jun ravala un grognement de douleur et massa sa joue rougie, un léger rictus au coin de la bouche. Puis, il leva les deux mains en l’air comme pour demander une trêve et ses lèvres s’élargirent en un sourire aussi innocent que possible :
— On se calme… Himari, c’est ça ? Je n’ai absolument rien promis à votre cousine. Elle s’est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment et son mensonge s’est retourné contre elle.
Himari eut l’air choquée. Elle tiqua sur le mot « mensonge » puis fronça les sourcils en jetant un bref regard vers Yuudai, qui semblait prêt à intervenir si jamais la situation venait à dégénérer.
Himari réfléchit un instant et toisa à nouveau Jun d’un regard un peu moins menaçant.
— Elle ne m’a… Je ne comprends pas, poursuivit-elle, décontenancée. De quel mensonge parlez-vous ?
Yuudai remarqua tout de suite ses tremblements. Contrairement à Jun, il sentait que, malgré la grande énergie qu’elle avait déployée, la jeune femme n’était pas à l’aise avec ce qu’elle avait entrepris. Cette situation n’avait rien à voir avec Yuudai. Et pourtant, il restait planté là, car il ne se voyait pas partir comme si de rien n’était avant que ces deux-là ne mettent fin à leur petite querelle.
Néanmoins, pour laisser de la place à leur intimité, ainsi que par respect pour Himari, le jeune Chasseur se retourna et fit mine de desserrer la sangle de Mikki. Il sortit aussi une poignée de céréales pour la faire patienter, avant de lui caresser l’échine.
Devant la confusion d’Himari, Jun parut soudainement désolé et soupira en regardant vers le ciel, les mains sur les hanches. Puis, il se frictionna la nuque avant de reprendre :
— Et bien… Vous lui demanderez de vous expliquer, je ne tiens pas particulièrement à m’en occuper. Une fois qu’elle l’aura fait, j’accepterai des excuses pour la gifle. À moins que vous ne vouliez d’ores et déjà me les présenter ?
En dépit de sa tenue irréprochable et de son teint coloré, Himari avait l’air fatiguée. Toute la hargne qu’elle avait extériorisée semblait avoir disparu et ses yeux devinrent presque vides d’émotions. Elle souffla sur ses doigts blanchis par le froid, puis croisa les bras pour se réchauffer. Enfin, elle jaugea méticuleusement Jun, comme pour sonder son âme.
— Très bien, mais ce n’est pas terminé, grinça-t-elle finalement avant de saluer Yuudai d’un mouvement de tête poli et de faire demi-tour d’un pas rapide.
Jun la regarda s’éloigner, jura et se tourna vers son camarade, les mains croisées dans le dos. Yuudai lui agrippa l’épaule, puis la lui tapota avec une force dont il n’avait pas conscience au vu de l’expression de Jun.
— Ma foi, j’ai trouvé que la gifle d’Himari n’était pas assez forte, avoua Yuudai d’un air taquin, mais qui se voulait sérieux. Tu n’as vraiment aucun respect pour les femmes !
Jun pouffa et donna un coup de coude à Yuudai, qui ne cilla pas.
— Je peux t’assurer qu’elle l’était ! Ses doigts resteront gravés sur ma joue pour toujours ! objecta Jun en se redressant vivement face à l’imposante carrure de Yuudai. Tu te trompes, je respecte leur capacité à me rendre dingue, dans tous les sens du terme…
Le ciel était désormais aussi noir que l’encre et les rues principales étaient encore bondées lorsque Yuudai et Jun arrivèrent à proximité de la tanière des Chasseurs.
— Et donc, tu étais réellement innocent dans cette histoire ? se risqua Yuudai.
Jun fixait le sol, comme perdu dans ses pensées, mais il releva rapidement la tête avant de reprendre son attitude nonchalante et joyeuse en un rien de temps.
— Je peux te confier un secret ? Il se trouve que je ne l’étais pas entièrement, mais elle ne doit pas le savoir.
— Enfoiré !
— Yuudai, je t’en prie, tu sais à quel point je déteste le conflit ! Quand j’ai simplement voulu éviter la confrontation, elle m’a suivi, se défendit Jun en haussant les épaules. Pourquoi les femmes sont-elles si bornées ?
Pour une raison que Yuudai ignorait, il avait perçu quelque chose de sensible, mais il savait Jun trop détaché pour être pourvu de cette sensibilité-là. Alors, il coupa court à sa curiosité. Il paraissait évident que Jun n’avait pas du tout envie de s’étaler sur le sujet, et Yuudai non plus d’ailleurs.
Malgré son air candide, le Don Juan avait une certaine expérience avec les femmes, que Yuudai ne pouvait pas égaler. Même si les deux Chasseurs se connaissaient depuis plusieurs années et s’entendaient à merveille, Yuudai n’avait jamais été assez loquace sur ses propres préoccupations pour que Jun se sente à l’aise de l’être en retour. Les Chasseurs ne parlaient jamais de leur passé, si bien que Yuudai ignorait d’où Jun tirait cette désinvolture effarante.
En revanche, au vu de ce qu’il faisait subir à la gent féminine, il s’assurait de le garder bien loin de sa propre sœur.
— Un jour, tes ennuis pourraient devenir sérieux, conclut Yuudai, le visage dur. Cette Himari m’avait l’air de haut rang. Tu sais ce qu’ils te feront si tu déshonores les Chasseurs.
— Yuudai, on fait déjà partie d’une élite, tu crois qu’on va venir me faire chier pour une aventure ?
Une élite qui a changé.
— Si ça ternit la réputation du maître, on te fera chier pour moins que ça.
Si tu batifoles avec les nobles et que tu leur poses problème, par exemple.
— Orochi a suffisamment de couilles pour assurer sa propre renommée.
— Mais il se passerait bien d’avoir à aller ramasser les tiennes.
— Il n’aura jamais à en arriver là. S’il le fallait, je me passerais moi-même la bague au doigt ! rebondit Jun avec ironie en faisant un clin d’œil à son camarade.
Yuudai esquissa un sourire, n’en dit pas plus et avança dans le silence. Il savait Jun doué pour se sortir de toutes sortes de situations inimaginables, mais Yuudai était persuadé que son immaturité émotionnelle allait certainement finir par le perdre.
Bientôt, ils ne furent plus qu’à une cinquantaine de mètres d’une large machiya3, à la structure typique en bois et au toit fractionné indiquant la présence de trois étages. La bâtisse s’élevait et s’étendait spectaculairement parmi les autres maisons de la rue.
Les deux camarades venaient d’atteindre leur destination : le quartier général des Chasseurs d’esprits de Kyoto.
2 - Hanaé
Le vieil homme était installé à une large table en bois gris, à quelques mètres d’une cheminée rougeoyante, qui illuminait légèrement une pièce à vivre dont la décoration se voulait simple et minimaliste.
Penché sur un travail minutieux entrepris depuis une petite heure, il avait le regard focalisé sur ce qu’il tenait dans les mains. Avec une grande rigueur, celui-ci s’appliquait à confectionner de fascinants origamis4, aux formes, tailles et couleurs diverses et variées.
Seuls le crépitement du feu et le bruit d’une théière sifflante accompagnaient le son de sa respiration régulière. Alors que le vieillard tâchait de plier les bords d’un papier bleu aussi délicatement que possible, celui-ci se froissa.
Ni une ni deux, et non sans un soupir tremblant, il chiffonna l’ensemble bruyamment et attrapa une nouvelle feuille de papier, qui se trouvait dans une des piles colorées éparpillées à côté de lui. Son ouvrage prenait peu à peu forme et son sourire s’élargissait à mesure que son origami se précisait.
Lorsqu’il eut enfin terminé, il éleva la petite baleine en papier pour la contempler quelques instants dans la lumière, comme pour s’assurer de sa ressemblance avec le mammifère marin. Puis, ses yeux pétillèrent de joie, de la même manière qu’il l’aurait fait en accomplissant un grand exploit. Finalement, il se leva, contourna la table et rejoignit un fauteuil aux tons ternes, situé juste en face de la cheminée.
Telle une statue, une femme âgée y était confortablement assise. Ses joues creusées et ses yeux tombants accentuaient son expression de tristesse, tandis que ses longs doigts squelettiques semblaient fermement s’agripper aux accoudoirs.
Lentement, l’homme s’agenouilla devant elle.
— Ma chérie, murmura-t-il en lui prenant la main avec beaucoup de douceur.
Malgré sa présence et son geste affectueux pour attirer son attention, la vieille dame ne réagit pas. Ses prunelles éteintes semblaient perdues dans l’admiration des volutes brûlantes qui s’élevaient dans l’âtre. Ce ne fut qu’en découvrant ce que son époux tenait dans le creux de sa main qu’elle sembla émerger de son songe éveillé.
— Une baleine… qu’elle est jolie, dit-elle en esquissant un sourire, sans même regarder son époux.
— Tiens, je te l’offre, continua patiemment ce dernier, tout en déposant sa création dans la paume de sa chère et tendre.
La femme lâcha les accoudoirs du fauteuil, sur lesquels ses ongles avaient laissé une marque, puis accepta l’origami entre ses mains sèches et ridées. Elle le fixa longuement sans un mot.
Sa moue mélancolique s’était métamorphosée en un sourire béat, que son mari admirait, ne pouvant détacher son regard du visage de sa compagne.
— Te souviens-tu quand je t’ai emmenée les voir ? C’était pour notre quatrième rendez-vous galant, je savais que tu les trouvais extraordinaires et j’avoue avoir profité de cette information pour te faire une belle surprise... et te séduire davantage. Ça a fonctionné, je ne t’avais jamais vue autant sourire que devant ces immenses créatures aquatiques. Puis, à la fin de notre rencontre, tu m’as regardé avec des étoiles dans les yeux et j’ai su que je souhaiterais voir ce regard et ce sourire toute mon existence, raconta-t-il, ressassant un passé riche en émotions, comme s’il ne datait que de quelques jours.
Il porta la main de sa femme à ses lèvres et y déposa un délicat baiser.
La vieille dame paraissait boire ses paroles sans en saisir toutes les nuances ; son regard passa de l’origami au feu de cheminée, puis rencontra celui de son époux, dans lequel elle plongea avec intensité. Un éclair de lucidité parut naître dans son esprit, car ses pupilles se dilatèrent soudainement. Elle posa la baleine sur ses maigres cuisses recouvertes d’une épaisse couverture et caressa tendrement la joue de son mari, toujours agenouillé à ses côtés.
— Oui… Tu ne le savais pas, mais tu avais réalisé l’un de mes plus grands rêves. Ce jour-là, je suis encore plus tombée amoureuse de toi et je n’ai pas cessé de t’aimer avec la même ardeur depuis…
Après cette déclaration touchante et aussi rapidement qu’il était apparu, l’éclat disparut de ses iris bruns. La femme se concentra à nouveau sur la cheminée, murée dans le silence.
Les yeux humides, l’homme prit une grande inspiration et serra sa main frêle. Il resta là, à observer les traits de la femme avec laquelle il avait partagé tant de belles années et de magnifiques moments. Hélas, cette dernière s’égarait de plus en plus fréquemment dans les méandres confus et lointains de son esprit, si bien que ses absences, immuables, la détachaient un peu plus chaque jour de la réalité.
La vieille dame peinait désormais à se souvenir de son époux si dévoué, l’amour de sa vie, qui prenait le soin quotidien de lui confectionner un nouvel origami, espérant raviver des souvenirs – ou du moins, la voir sourire encore quelques fois avant qu’elle ne s’éteigne définitivement.
Hanaé ramena sa conscience dans le présent et roula vivement le parchemin sur lequel sa main droite était posée à plat un instant plus tôt. Puis, elle lâcha un long soupir. Elle venait encore de s’égarer dans le souvenir émouvant d’un humain.
Parfois, la jeune Archiviste les survolait juste assez pour déterminer sur quelle étagère de la bibliothèque les ranger, et d’autres fois, son esprit vagabondait trop longtemps, en s’arrêtant notamment sur des détails futiles mais captivants : un bruit, une odeur, un motif ou encore une expression touchante.
La jeune femme remit le papier fibreux dans son rouleau nacré, se leva de son poste de travail et rejoignit l’allée principale de la salle, ses talons claquant sur le marbre brillant.
Elle se dirigea vers l’étagère qui correspondait au type du souvenir qu’elle venait tout juste d’analyser dans une vision on ne peut plus précise, par le biais d’une projection de sa conscience. Grâce à l’encre spéciale inscrite sur le papier, elle avait pu voir le passé de ce vieillard attendrissant. Hanaé gravit les marches d’une échelle invisible qui apparaissaient uniquement sous un angle particulier et déposa le rouleau au-dessus d’une pile.
Bientôt, les parchemins constituant les souvenirs de ce vieux monsieur éperdument amoureux de sa femme qui perdait peu à peu la mémoire seraient reliés dans un épais livre, qui rejoindrait une autre salle de la gigantesque bibliothèque : celle des vies terminées.
Comme on le lui avait répété de multiples fois, l’organisation et la minutie étaient les maîtres-mots de la fonction des Archivistes du Mokuzaï.
Cette immense bibliothèque, à la fois fascinante et terrifiante par certains aspects, se trouvait en plein cœur du Palais de la Mémoire, le troisième des sept palais et royaumes de la dimension spirituelle. C’était là, en ce lieu féérique mais énigmatique, que tous les souvenirs humains étaient analysés, triés puis rangés.
De nombreux esprits, dont faisait partie Hanaé, s’engageaient à maintenir la mémoire humaine et la connaissance du monde aussi intactes et ordonnées que possible.
Un sourire aux lèvres, Hanaé leva ses yeux ambrés, bordés de cils blancs, et sentit une agréable brise à l’odeur fleurie lui soulever légèrement les cheveux. L’Archiviste songea qu’elle n’avait jamais été jusqu’en haut du vaste espace qui l’entourait. Celui-ci lui était si mystérieux !
À vrai dire, il lui était tout simplement impossible d’apercevoir le toit du Mokuzaï de l’intérieur, car les étagères s’élevaient à perte de vue, comme dans une tour sans fin. Depuis son emplacement, Hanaé semblait minuscule et finissait par voir les étagères s’évaporer dans une douce lumière blanche.
Qu’il s’agisse des salles, des couloirs, des bureaux ou encore des paliers et escaliers, aucun plafond n’existait. Hanaé ne se souvenait plus depuis combien de temps elle travaillait en tant qu’Archiviste, et bien qu’au Palais de la Mémoire, le temps ne fût qu’illusion, elle avait sans nul doute identifié un très grand nombre de souvenirs depuis son arrivée. Aussi avait-elle eu l’opportunité d’en relier quelques-uns dans des albums magnifiques et aux enluminures raffinées, qui étaient désormais précieusement gardés dans la division Est.
Alors qu’elle s’apprêtait à passer à l’inspection d’un autre éclat de mémoire, son regard se perdit dans la contemplation du Mokuzaï. La jeune Archiviste se rappela du jour où elle avait foulé le sol de la bibliothèque des souvenirs pour la première fois, tout particulièrement sa salle principale de travail.
Son émerveillement devant tant de beauté avait été manifeste : les dalles de marbre clair et lumineux aux motifs subtils et changeants, les murs remplis de rouleaux aux tailles et couleurs infinies, les lourdes et hautes colonnes richement sculptées, les postes de travail impeccables, parfaitement placés les uns par rapport aux autres, le reflet des échelles et plates-formes ascensionnelles, la chaleureuse ambiance ou encore les délicieux parfums exotiques qui s’échappaient des souvenirs. Le tout formait sans nul doute une véritable œuvre d’art, pour laquelle Hanaé avait toujours beaucoup d’admiration.
Au Mokuzaï, il existait plusieurs grandes salles, chacune différente les unes des autres, mais c’était clairement celle-ci qu’Hanaé préférait.
L’Archiviste y passait un temps infini et se plaisait à observer le cycle de vie d’un humain, ses joies comme ses peines, ses réussites comme ses échecs.
Au fond, Hanaé était elle-même vierge de souvenirs passés, car ici, elle n’avait pas eu le droit de conserver les siens… sinon, elle n’aurait pas pu être impartiale sur ceux qu’elle traitait au quotidien. Son expertise aurait alors pu se teinter d’un jugement subjectif et surtout, des émotions auraient pu graduellement naître à partir de celles des humains.
J’aurais aimé pouvoir plonger dans mes propres souvenirs.
La jeune femme en savait peu sur les réglementations des autres royaumes, mais ici, au Palais de la Mémoire, l’une des conditions pour y séjourner et participer à son bon fonctionnement, était d’oublier, d’effacer sa propre mémoire.
Toutefois, quelques interrogations furtives s’invitaient occasionnellement dans l’esprit d’Hanaé, que la saveur des souvenirs humains rendait indubitablement curieuse.
Avait-elle déjà été humaine ? Combien de vies avait-elle pu avoir ? Comment en était-elle venue à devenir un esprit mineur et une Archiviste au Mokuzaï ?
Tu t’égares encore, Hanaé.
Hanaé balaya vivement ses pensées parasites, consciente que toute son énergie devait être utilisée pour la gestion des souvenirs du monde humain.
Mais soudain, ses narines s’emplirent d’une odeur sucrée et acidulée, ce qui la poussa à humer l’air pour identifier la provenance du parfum. D’une allure dynamique et guillerette, elle fila entre les rangées, jusqu’à une étagère qui faisait l’angle.
— Mmmh, ça sent tellement bon la grenade, conclut-elle à voix haute, tout en reniflant l’air autour d’elle à pleins poumons.
Le climat était tout particulièrement agréable ; l’air était doux, tandis que des fragrances acidulées se mêlaient à des notes florales exotiques.
— On est chanceux, remarqua un Archiviste qui avait entendu Hanaé parler à voix haute. Les Archivistes de la salle voisine doivent subir un mélange d’absinthe, de menthe et de tabac depuis trois Lunes au moins…
— Ah oui ? Quelle est leur dominante ?
— L’envie et l’oubli.
— Oh… Nous sommes effectivement très chanceux, confirma-t-elle, les sourcils froncés.
L’atmosphère de chaque salle était créée par le ton majoritaire des souvenirs qui la composaient. Si la dominante était positive, cela se ressentait nettement dans la pièce. Au contraire, les souvenirs les plus douloureux, les plus sombres ou les plus négatifs alourdissaient l’atmosphère, la rendant sombre et quelque peu froide, ce qu’Hanaé n’appréciait pas du tout. Dans ces cas-là, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir tendue.
Par moments, son environnement pouvait vaciller vers quelque chose de moins plaisant, mais elle n’y pouvait jamais rien.
Heureusement, l’équilibre de la mémoire humaine atténuait beaucoup cette ambiance pesante et étouffante, ce qui l’empêchait de prendre le dessus sur la douceur émanant de la bibliothèque.
— Hanaé, je t’en conjure, j’ai besoin de tes talents, s’écria soudainement une voix derrière elle, interrompant le cours de ses pensées.
La jeune Archiviste sursauta et se retourna précipitamment en direction de son interlocuteur.
— Tōma… Pourrais-tu cesser de te téléporter sans annoncer ta présence, s’il te plaît, tu m’as encore fait peur ! Que se passe-t-il ?
Le port de tête droit et les mains jointes, l’Archiviste en chef se tenait devant Hanaé avec une réelle prestance et élégance. Sa tenue de soie bleue, symbole de son statut hiérarchique, sublimait sa longue chevelure blanche parsemée de reflets arc-en-ciel. Malgré son teint hâlé qui lui donnait un air plutôt candide, Tōma supervisait déjà le Mokuzaï quand Hanaé y avait été assignée.
L’homme se comportait comme un grand frère aimant et serviable avec l’ensemble de son équipe et trouvait toujours les mots justes pour chacun. Néanmoins, il était évident qu’il considérait davantage Hanaé comme sa petite protégée, ce qui n’était pas pour déplaire à la jeune femme, qui appréciait sa compagnie et ses bons conseils.
— Pardonne-moi, ce n’était pas intentionnel. Mais ça n’arriverait pas si souvent si tu n’étais pas autant perdue dans tes pensées.
Hanaé rechigna, car c’était aussi la vérité.
— Bon, je sais que tu n’es jamais affectée à ce département parce que tu y es plus sensible que les autres, mais je n’ai que toi pour le gérer aujourd’hui. Nous venons de recevoir un nouveau lot de souvenirs dans la division Sud, expliqua Tōma, dont les traits trahissaient à quel point il était gêné de devoir lui faire cette requête.
Le souffle de la jeune Archiviste se coupa brusquement. Mais une fois qu’elle eut compris ce qu’il insinuait, elle se mit de nouveau à respirer, très lentement, comme pour ne pas perdre sa contenance.
Puis, Hanaé se racla la gorge, lissa le tissu de sa robe blanche aux broderies vertes et dorées, avant de se mordre anxieusement les lèvres :
— La division Sud, dis-tu…
Des sueurs froides s’emparèrent de son corps tandis que son regard devenait fuyant. Même ses membres semblaient se paralyser. La simple évocation de cet endroit lui donnait la chair de poule. Elle se détendit légèrement lorsque son supérieur et mentor lui prit l’épaule avec douceur :
— C’est urgent. Ces souvenirs ne peuvent pas rester sans emplacement concret. Ils pourraient affecter le Mokuzaï tout entier et nous ne voudrions pas en voir les conséquences sur le palais… Détends-toi, s’il devait se passer quoi que ce soit, tu n’aurais qu’à m’appeler. Je t’en prie, dis-moi que tu vas essayer. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour ne pas avoir à te le redemander, poursuivit-il, d’un timbre de voix velouté accompagné d’un sourire timide. Mais à quelques Lunes du solstice, tout le monde est débordé.
Hanaé n’en avait vraiment pas envie, mais elle savait Tōma sincère. Elle ne s’y était rendue que très rarement ; aussi, était-ce le moment de faire un effort. Un effort que d’autres auraient trouvé insignifiant, mais qui s’avérait être presque insurmontable pour Hanaé depuis l’incident…
— D’accord, je vais m’en charger. Mais dis-moi seulement que l’arrivage n’est pas trop important, espéra-t-elle avec une mine défaite.
— Il ne l’est pas trop. Mais je te mentirais en disant que son contenu n’est pas… dense, révéla Tōma sans détour.
Hanaé n’eut pas besoin de plus de précisions. Elle savait exactement à quoi s’attendre lorsqu’elle se retrouverait en contact avec le premier de ces souvenirs. La jeune femme prit une grande bouffée de l’air encore appréciable de la vaste pièce, jeta un œil vers l’activité silencieuse des autres Archivistes présents, puis adressa un petit sourire à son supérieur, qui affichait un calme olympien.
— Très bien. Quitte à m’en occuper, autant que ça aille vite, s’engaillardit-elle en serrant les poings.
— Je te remercie infiniment. Viens me prévenir quand tu auras terminé.
Hanaé acquiesça d’un signe de tête et rejoignit hâtivement l’artère principale du Mokuzaï, tout en agitant la main dans les airs en guise d’au revoir à Tōma. Elle regarda une dernière fois sa salle favorite pour l’emporter dans son esprit, comme si celle-ci allait lui donner la force d’accomplir sa prochaine tâche, puis fila en direction de la division Sud, la plus obscure d’entre toutes.
***
Le Mokuzaï était construit sur le même schéma que l’ensemble du Palais de la Mémoire, comme s’il en était, finalement, la miniature centrale. Régie telle une boussole, la bibliothèque s’implantait au cœur du troisième royaume et se divisait selon les quatre pôles d’activités du Nord, Sud, Ouest et Est.
Le Sud regroupait toujours les énergies basses et négatives, les tragédies, la sombre connaissance ou encore la destruction. Il n’y avait jamais rien de joyeux là-bas, pas une once de bonheur, pas un éclat de rire. À l’inverse d’Hanaé, la plupart des Archivistes qui s’y rendaient ne ressentaient pas le moindre malaise. D’une certaine manière, ils réussissaient à se créer une bulle protectrice qui les empêchait d’être atteints par l’atmosphère oppressante qui y régnait.
Malgré la tension palpable qui l’avait envahie la première fois qu’elle y avait pénétré, Hanaé avait réussi à y travailler, jusqu’au jour où un souvenir l’avait tant bouleversée qu’elle en avait versé des larmes.
Les esprits n’étaient pas censés pouvoir pleurer et pourtant, cette fois-là, son âme tout entière avait été ébranlée. Elle avait été témoin de tant de douleur que son corps en avait eu d’épouvantables tremblements.
Je ne veux plus jamais ressentir ça.
Comment une âme n’ayant qu’un corps spirituel pouvait-elle manifester une sensibilité propre au monde physique, au monde des humains ?
Ce jour-là, Hanaé avait préféré garder les détails pour elle seule, craignant d’inquiéter ses supérieurs. La jeune femme était simplement restée vague sur l’incident et put, par chance, être exemptée d’y retourner. Seul Tōma était au courant, et s’était arrangé, sans en dire mot à sa protégée, pour lui éviter d’y retourner.
Toutefois, en tant qu’Archiviste, des responsabilités lui incombaient et elle ne pouvait se reposer systématiquement sur les autres pour s’occuper des souvenirs horrifiques, encore moins quand il s’agissait d’une urgence.
Ainsi, bien que s’y acheminant à reculons, Hanaé atteignit bientôt la zone Sud du Mokuzaï. À mesure qu’elle s’en rapprochait, son corps se raidissait et sa respiration se faisait plus saccadée.
Elle tenta tant bien que mal de forcer son esprit à rester serein, mais les traits fins de son visage, qui s’étiraient en une grimace naissante, trahissaient son appréhension. Ses poings étaient si fermement serrés qu’elle sentit ses ongles rentrer dans sa chair.
Respire, tu ne crains rien.
Durant les quelques mètres qui la séparaient de la division Sud, elle se persuada intérieurement, comme une litanie protectrice, que tout irait bien.
Arrivée devant l’unique et imposante porte en pierre de la bibliothèque du Sud, Hanaé ferma les yeux un court instant et imagina une bulle dorée s’étendre depuis son cœur pour l’envelopper entièrement. Elle déverrouilla ensuite temporairement l’enchantement qui maintenait l’entrée close, en la poussant vers l’intérieur, et un raclement bruyant résonna dans le couloir désert et silencieux.
Un épais brouillard s’échappa de l’entrée et une onde aiguë se mit à bourdonner dans ses oreilles tandis qu’une odeur métallique de sang emplissait violemment ses narines.
Hanaé desserra ses poings, bomba la poitrine en gonflant ses poumons d’air et s’aventura finalement dans la salle où les souvenirs des plus grandes tragédies, des meurtres les plus abominables ou encore des conflits les plus sanguinolents de l’Histoire humaine étaient archivés.
3 - Yuudai
À peine Yuudai avait-il fait un pas à l’intérieur du quartier général qu’une odeur nauséabonde de tabac le prit à la gorge. Il se la racla instantanément pour éviter de tousser et jeta un rapide coup d’œil vers Jun, qui ne semblait pas incommodé par la fumée.
Son odorat, fin et développé, s’avérait être un atout fort utile dans ses traques à travers les bois, mais il l’indisposait dans une ville aussi peuplée que Kyoto.
— Tiens, notre jeune Alpha et monsieur le Don Juan sont de retour ! s’exclama un homme au crâne rasé et dont le visage était rougi par l’ivresse.
Jun joua le jeu en faisant une révérence comique tandis que Yuudai ravalait un pouffement. Puis, les trois hommes échangèrent une rapide poignée de main.
— Allez, éteins-nous ta cigarette, Benz, ça empeste dans toute la pièce, poursuivit Yuudai en pointant du doigt le mégot bien entamé que l’homme tenait entre son pouce et son index. Ou alors, va fumer dehors.
— Rabat-joie, grommela Benz en obéissant malgré tout.
— Tu me remercieras quand Orochi te dispensera de laver les murs pendant tes heures de repos.
— J’ai aussi eu droit à une remontrance, s’exclama Jun avec sarcasme, mais tu sais que Yuudai a raison.
— Ouais… d’accord, j’ai saisi.
Puis, Benz retourna à son occupation oisive, à savoir rire des sottises que se racontaient ses camarades, confortablement installés autour de tables de jeu et de nourriture.
Yuudai n’appréciait pas particulièrement le surnom « jeune Alpha », que certains membres de l’équipe se plaisaient à lui donner de temps à autre. Ils avaient commencé à l’appeler ainsi en réalisant que le jeune Chasseur développait son potentiel à une vitesse phénoménale. Seulement âgé de vingt et un ans, Yuudai n’était pas simplement grand et pourvu d’une carrure athlétique, il avait une aura et une apparence naturellement impressionnantes dont tous avaient conscience, sauf lui. Et que dire de son excellente maîtrise dans toutes les techniques d’arme et de combat qu’on lui avait enseignées.
« Ce gamin est né pour intégrer l’élite des Chasseurs d’esprits » avait affirmé Orochi lui-même à l’aîné de son clan, Benz.
Telle une évidence, la majorité des Chasseurs de Kyoto le voyait même hériter du statut de chef de clan une fois que le maître actuel, Orochi Miyake, se serait retiré.
Ce dernier l’avait laissé entendre auprès de ses Chasseurs. Peut-être était-ce la raison pour laquelle Benz préférait faire profil bas en présence du favori de son maître. Mais Yuudai savait que Benz l’avait de travers.
Surtout que le jeune Chasseur traquait toujours seul, ce qui, à son sens, devrait lui octroyer davantage le titre de « loup solitaire » plutôt que celui de « jeune Alpha ».
— Benz ? reprit Yuudai en lui faisant signe d’approcher.
— Quoi encore ? grommela-t-il en s’extrayant de son fauteuil de manière très disgracieuse.
— La prochaine fois que je trouve Yemon très loin de là où il devrait s’entraîner avec toi, j’en fais part à Orochi.
Benz s’étouffa, les yeux ronds.
— Ce gamin a encore filé ! se plaignit-il, comme s’il n’avait rien à se reprocher et que le coupable était tout trouvé. Il n’arrête pas de me tanner pour que je l’emmène chasser.
— Il n’est pas prêt.
— Évidemment qu’il n’est pas prêt ! Il est tellement maladroit et long à la détente. Tout ton opposé au même âge…
À ces mots, Yuudai regarda Benz vider son verre d’un trait.
— N’implique pas Orochi, je m’occupe de Yemon depuis des mois, déclara-t-il ensuite avant de retourner s’asseoir parmi les autres.
Yuudai comprit instantanément que prévenir son maître serait une réelle humiliation pour Benz, à qui avait été confiée la formation de Yemon. Et tant que ce dernier s’abstenait de le suivre comme son ombre, Yuudai n’en ferait rien.
Après s’être versé un verre d’un whisky foncé et ambré au comptoir situé à quelques mètres de l’entrée, Jun se laissa lui aussi tomber mollement dans le premier fauteuil vide qu’il trouva, chipa un senbei5 dans la coupelle au centre de la table basse et s’invita dans la partie de jeu de cartes de ses collègues. Yuudai, quant à lui, avait encore des choses à régler avant de pouvoir, à son tour, se remplir la panse et s’offrir du repos.
Sa mission n’était pas encore totalement achevée.
Yuudai récupéra la cage drapée déposée plus tôt près du comptoir et rejoignit l’aile supérieure en quelques enjambées. Le parquet grinça bruyamment lorsqu’il bifurqua dans l’une des pièces de l’étage.
Eizo se tenait debout, au fond de la salle, penché au-dessus d’un plan de travail encombré par toutes sortes d’objets et de fioles remplies de diverses substances. Les manches de sa chemise étaient retroussées et il portait une paire de lunettes épaisses ainsi que des gants fins en tissu, particulièrement tachés. Sa concentration était si accrue que les veines de ses avant-bras semblaient gonflées, tandis que quelques gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes.
De taille moyenne, les cheveux courts, le regard vif, les traits fins, le nez un peu retroussé, une assez grande bouche et une aura malicieuse avec un caractère renfermé, Yuudai ne pouvait s’empêcher de comparer Eizo à un renard fourré dans sa tanière jour et nuit.
Ce dernier suivait quotidiennement le même type d’entraînement physique que les autres Chasseurs, mais, en réalité, sa véritable spécialité n’était pas du tout d’exceller en cet art. Lui n’était pas fait pour traquer, mais pour inventer, créer et résoudre : c’était un génie de l’armement, de la chimie et de tout ce qui avait trait, de près ou de loin, à l’équipement nécessaire pour capturer des êtres spirituels.
Le jeune homme réfléchissait plus vite que la moyenne et se révélait souvent d’une grande force de proposition dans des situations qui paraissaient vouées à l’échec. Il était même capable de rester éveillé des heures jusqu’à ce qu’il trouve la solution au problème posé. Un vrai passionné ! Ou bien juste un acharné du travail, selon les points de vue…
À l’instar de Yuudai, Eizo passait le plus clair de son temps, seul, mais dans son laboratoire d’expériences, ou en train d’arpenter les rues de Kyoto, en quête de tous les produits dont il avait besoin. Bien entendu, il arrivait qu’on le compte sur le terrain, parmi ses camarades, mais s’il faisait cet effort, c’était souvent parce qu’il était question de la capture d’un spécimen bien particulier qui suscitait en lui une soif de savoir, ou bien encore pour être témoin du bon fonctionnement ou non de ses créations, dans le but de les perfectionner.
— Salut, Yuudai, n’approche pas trop. Orochi me tuerait si je te rendais aveugle, commença Eizo sans lever les yeux de sa table.
— Je ne serais pas non plus particulièrement ravi de perdre la vue.
Yuudai resta à bonne distance des expérimentations de son collègue, jusqu’à ce que celui-ci remballe tout son matériel avec grande minutie, une expression satisfaite sur son visage rond. Puis, il retira ses lunettes et ses gants, avant de se diriger vers le lavabo près de la fenêtre.
— J’imagine que tu as besoin d’un étiquetage ? devina-t-il sans mal, tout en se lavant assidûment les mains.
Le Chasseur confirma et posa la cage sur la haute table qui les séparait. Alors qu’Eizo s’essuyait les mains sur un linge propre, Yuudai fixa le subtil symbole tatoué sur sa nuque dégagée, juste en dessous de son oreille droite percée.
Yuudai porta machinalement la main à son propre tatouage et eut un léger frisson en se remémorant les milliers de picotements d’aiguille qu’il avait également endurés à cet endroit si sensible, puis la forte fièvre qui avait suivi.
La première formalité d’une vie de Chasseur se traduisait par l’obtention de ce symbole tout en lignes, sous l’oreille. À lui seul, ce tatouage à la forme d’un kanji6 calligraphié et couronné de l’Higanbana7 révélait à quiconque l’identité de Chasseur d’un Homme.
Ayant enfin toute l’attention de son ami, Yuudai souleva le drap opaque pour qu’il puisse découvrir l’esprit ; les yeux verts du chimiste brillèrent d’une curiosité nouvelle.
— Wow, c’est un beau spécimen que tu nous ramènes là ! Plus gros que la moyenne… mais bien de catégorie 1. Je vais désinfecter sa plaie avant qu’il ne parte à l’extracteur. Lequel de mes somnifères as-tu utilisé ?
La mâchoire carrée de Yuudai se contracta, comme s’il était offensé qu’on lui rappelle qu’il ne capturait que des esprits Naturels de catégorie 1 ces derniers temps. Il se gratta ensuite le menton, sentant peu à peu la fatigue prendre le dessus sur sa mémoire.
— Le dernier. Ce Naturel de glace m’a donné un peu plus de fil à retordre que je ne l’aurais cru, mais certainement pas à cause de son gabarit. Ton somnifère le maintient bien dans les vapes depuis plusieurs heures.
Eizo fut ravi d’apprendre que son travail portait ses fruits. Il sortit la créature de sa cage pour l’allonger sur une zone stérilisée de son plan de travail et déroula le bandage effectué par Yuudai quelques heures plus tôt.
— Pour que les plaies cautérisent rapidement, j’ai ajouté un bon coagulant dans ce somnifère. Lors de mes premiers essais, je n’obtenais que des molécules qui s’annulaient mutuellement. L’alliage de deux procédés contraires en un seul produit, à savoir ceux de ralentissement et d’accélération métabolique, est plutôt… capricieux. Heureusement que tu n’as pas essayé mon premier test, ça aurait été catastrophique !
Yuudai observa attentivement Eizo s’occuper de l’esprit, comme hypnotisé par ses mouvements précis, mais, en contrepartie, il n’écoutait ses explications que d’une oreille. Il lui fallut une fraction de seconde avant d’apercevoir le coton imbibé d’un produit très odorant que lui tendait son camarade.
— Tiens, tu devrais désinfecter l’entaille que tu as sur la joue, précisa Eizo.
— Merci, répondit simplement Yuudai en tapotant le coton à l’endroit où l’esprit l’avait griffé.
Eizo s’empara ensuite d’un outil qui ressemblait à une pince et fixa à l’oreille de l’esprit une puce métallique indiquant « N1 ».
Celle-ci avait deux fonctions, la première étant de donner une information basique sur le type d’esprit. Quant à la deuxième, hormis pour les Chasseurs, elle était indispensable pour tous les autres travailleurs de l’Ombre.
Le métal s’avérait être la seule matière du monde humain à avoir un effet direct sur les esprits : il permettait de les maintenir dans le physique, les rendant ainsi tangibles et attrapables.
Sans cela, les entités spirituelles étaient tout bonnement invisibles aux yeux de tous, d’où la nécessité d’implanter un bout de métal dans leur corps. Seuls les Chasseurs, dont le tatouage avait été réalisé avec le sang d’un Grandiose – un esprit de rang supérieur – bénéficiaient de la capacité de les voir. En revanche, ils avaient toujours besoin de métal pour les atteindre, les attraper, les toucher ou les paralyser.
Une fois la créature pucée, Eizo l’emprisonna à nouveau dans sa cage et s’étira longuement :
— Je vais en ville, je peux faire un détour par l’extracteur et l’y apporter si tu veux ? proposa-t-il tout en se massant les poignets.
— Ça ira, merci. Je dois me rendre au marché dans tous les cas, répliqua succinctement Yuudai. As-tu des nouvelles d’Orochi ?
— Aucune, mais il ne devrait pas tarder à revenir de Tokyo, l’informa Eizo.
Le chimiste attrapa son long manteau et enfila une paire de gants en cuir brun, puis descendit au rez-de-chaussée en compagnie de Yuudai. Jun et Benz avaient disparu de la salle commune, alors que d’autres continuaient à rigoler en s’enivrant sans modération.
— Qu’ils profitent tant qu’ils le peuvent, Orochi ne sera pas si laxiste, chuchota Eizo à Yuudai, qui acquiesça.
Une fois sortis, les deux camarades parcoururent un bout de chemin ensemble et se séparèrent au premier carrefour.
Les pavés résonnaient sous les pas dynamiques de Yuudai tandis qu’il rejoignait son prochain point de rendez-vous, désireux de rentrer au plus vite. Mais à peine avait-il fait quelques mètres qu’une voix essoufflée s’éleva derrière lui :
— Yuudai ! Attends !
Il s’arrêta lentement et ne put s’empêcher de laisser échapper un long soupir d’agacement.
— Yemon, je suis pressé, lâcha-t-il d’un ton neutre en se retournant vers l’apprenti Chasseur.
— Je… je voulais te féliciter pour ton butin du jour.
— Vraiment ? Parce que tu as quelque peu compliqué sa capture, ironisa-t-il.
Yemon sourit timidement, gêné. Toutefois, il resta immobile, visiblement décidé à poursuivre.
— Je savais que ta chasse ne se déroulait pas trop loin, je voulais te voir à l’œuvre. Et puis… si j’avais eu le choix, j’aurais préféré que tu sois en charge de mon entraînement. Benz est, disons…
— Borné ? Rustre ? Agaçant ? énuméra Yuudai sans la moindre hésitation.
L’adolescent haussa les épaules, bien trop prudent pour acquiescer, mais trop maladroit pour nier les propos de son aîné.
— Tu chasses avec un instinct que personne ne peut égaler et que j’admire ! affirma le garçon avec grand enthousiasme.
Yuudai croisa les bras sur sa poitrine, son expression adoucie.
— Benz paraît bourru, mais il est meilleur formateur que Chasseur. Tu auras beaucoup à apprendre de son enseignement.
— J’aimerais apprendre de toi, déclara Yemon, les sourcils froncés.
— Commence par retenir ceci : je chasse seul. Toujours. Ce n’est pas un modèle à suivre, surtout pas quand on débute.
Les prunelles de Yemon reflétèrent une amertume silencieuse, mais Yuudai se devait d’être totalement franc avec lui.
— On dit que tu vas prendre la relève quand Maître Miyake se retirera, poursuivit le garçon, les poings serrés.
— On dit beaucoup de choses qui n’arriveront pas demain.
— Mais… être solitaire ne te donne pas l’étoffe d’un chef, affirma Yemon, la voix un peu tremblante, comme si chaque syllabe lui avait coûté.
Yuudai le toisa un instant, surpris par la véracité de ce qu’il venait d’entendre.
— Exactement, c’est pour ça qu’on dit beaucoup de choses qui n’arriveront pas demain, répéta le Chasseur d’un ton assuré.
Le doute glissa sur le visage de Yemon, telle une ombre fugace. Il essayait de dissimuler des émotions que Yuudai devinait sans effort.
— Ne fais plus le mur et sois patient avec Benz. Maintenant, rentre. Et nettoie ce coude ensanglanté.
Yemon se contorsionna pour chercher des yeux la plaie que Yuudai lui avait signalée. Ce seul geste mit l’accent sur son manque d’adresse, comme s’il peinait à accorder ses propres membres entre eux.
— Comment ? Ah… non, je me suis taché avec les baies d’un arbuste, se justifia-t-il pour ne pas perdre la face.
— Tu feras un piètre prédateur si tu ne vois pas la différence.
— Je… je t’assure ! bégaya l’adolescent, déstabilisé.
— Cela dit, je t’ai vu tenir un sabre, tu progresses. Doucement, mais sûrement.
À l’instant où ces quelques mots franchirent les lèvres de Yuudai, un éclat de fierté fit rayonner le visage de l’adolescent. Ses yeux brillaient d’une lueur nouvelle, comme s’il venait de recevoir une reconnaissance inespérée.
Benz doit être avare de compliments…
— Tu m’as observé ?
— J’en ai eu l’occasion. Maintenant, va me nettoyer ce coude ! Et ne traîne plus dans les bois, encore moins de nuit. Tu m’entends ? Montre-moi que tu n’es pas inconscient.
L’apprenti, tendu et stressé, repartit l’humeur guillerette ; Yuudai crut même l’entendre chantonner.
Le Chasseur reprit sa marche et son regard se perdit sur l’horizon. Il aurait voulu ignorer les paroles de Yemon, les repousser dans un coin de sa tête, mais elles s’étaient trouvé une place, insidieusement, là où il ne pourrait plus les oublier.
Être un Chasseur solitaire. Était-ce son choix ? Ou son unique manière de se protéger des autres ? Un curieux malaise montait en lui.
Une chose était certaine : il n’était pas fait pour être chef, du moins pas encore.
Yuudai se concentra sur les détails de la route qu’il parcourait, ne voulant pas se laisser distraire par ses pensées.
Néanmoins, quelque part, les insinuations de Yemon étaient justes : il fallait beaucoup plus que de la force et un bon instinct pour devenir un chef de clan digne de ce nom.
4 - Hanaé
Une expression de dégoût se peignait sur le visage ovale d’Hanaé ; la pièce empestait la douleur, la mélancolie profonde, la rancœur ou encore la vengeance… Hormis la lumière bleue morbide, les odeurs suffocantes des souvenirs, ainsi que la lourde pression de l’air, quelque chose semblait avoir changé.
L’Archiviste ne devina pas tout de suite de quoi il s’agissait, mais une fois qu’elle eut traversé l’épais brouillard de l’entrée, tout lui parut très clair : la salle avait doublé de volume et s’étendait désormais sur un espace bien plus large qu’à l’accoutumée.
Seigneur, elle est devenue immense.
Il n’y avait qu’une seule explication à l’agrandissement de cette pièce : les souvenirs y étaient tout simplement plus nombreux. Puisque chaque pièce du Mokuzaï était influencée par ce qu’elle contenait, celle-ci avait dû naturellement s’agrandir pour pouvoir accueillir tous les nouveaux éclats de mémoire. Mais, aux yeux d’Hanaé, rien n’était plus préoccupant que l’agrandissement si rapide de la division Sud.
Curieuse d’en connaître la raison, elle s’orienta vers la bulle de travail d’un collègue Archiviste, dont la conscience n’était pas en train de voyager dans un souvenir. En ce lieu, les plans de travail étaient un peu spéciaux, car ils étaient entourés d’une bulle d’air générée artificiellement par une algue provenant directement du Bassin de la Mémoire. Ainsi, l’atmosphère de la zone délimitée par la bulle s’en trouvait régulée et plus agréable. Les algues qui poussaient sur les bords du vaste bassin restituaient à une chose son aspect le plus clair, le plus limpide, le plus originel.
Dans une atmosphère aussi insupportable que celle de la division Sud, les propriétés de cette plante étaient particulièrement appréciées !
Creusé en profondeur au sein des jardins du palais, le Bassin de la Mémoire correspondait au noyau du flux des souvenirs arrivant au troisième royaume. Sous forme de filaments de lumière arc-en-ciel, les souvenirs des humains remontaient fréquemment à la surface de l’eau, avant de venir nourrir la terre, d’où sortaient ensuite des milliers de fleurs différentes.
De là, les Jardiniers s’occupaient de récolter rigoureusement les pétales, pour les amener ensuite aux Écrivains. Ces derniers les concassaient en une fine poudre, qu’ils mélangeaient ensuite à la sève de l’arbre ancestral du palais, produisant ainsi une texture similaire à une encre épaisse.
Les Écrivains pouvaient alors imprégner leur papier de la substance obtenue, en traçant un simple cercle à la plume : alors, l’éclat de mémoire, en provenance de chacune des fleurs, se trouvait absorbé par chaque fibre du support.
Rangés dans des rouleaux d’or et de nacre, les souvenirs parvenaient finalement aux Archivistes, dont le rôle était de les analyser par la projection de leur conscience, puis de les entreposer au bon endroit. En somme, tout le processus d’archivage commençait au niveau du Bassin de la Mémoire !
Le plus impressionnant dans ce mécanisme était qu’il n’existait aucun souvenir identique, y compris dans le cas où plusieurs hommes auraient été témoins d’un même événement au même moment. À vrai dire, chaque individu avait sa propre perception de ces instants vécus, d’où l’incroyable nuance des souvenirs. Hanaé ne pouvait que saluer la perfection des énergies du troisième royaume.
Une fois que l’humain rendait l’âme, tous ses souvenirs se mettaient alors à émettre les mêmes vibrations, de sorte qu’ils puissent ensuite être repérés dans les lieux, puis reliés dans un seul et même album : celui de la mémoire d’une vie.
La jeune Archiviste sortit soudain de ses pensées lorsqu’elle sentit ses poumons se remplir d’un air léger ; elle venait de pénétrer dans la bulle d’un espace de travail. Soupirant de soulagement, elle croisa le regard de Nao, le collègue vers lequel elle s’était inconsciemment dirigée. Puis, elle l’interrogea sur les causes exactes d’un agrandissement si soudain de la division Sud.
— Il semblerait que ce soit des réminiscences de l’activité de certains Hommes sur Terre. Mais je n’en sais pas beaucoup plus que toi.
— Le temps humain et le nôtre ne s’écoulent pas de la même manière, mais tout de même, pourquoi recevons-nous subitement tant de souvenirs que la salle nécessite de s’agrandir si vite ? s’étonna Hanaé, dont la curiosité n’avait pas été rassasiée.
Pour toute réponse additionnelle, l’Archiviste haussa les épaules avec nonchalance. Hanaé comprit qu’elle n’en saurait pas davantage, elle se contenta donc de lui parler de l’arrivage qu’elle devait traiter au plus vite.
Nao lui désigna un plan de travail à quelques mètres du sien, auprès duquel flottait une cinquantaine de rouleaux.
Bien sûr, Tōma, il fallait que tu amoindrisses la vraie quantité de travail !
Elle remercia son camarade et alla s’installer dans sa bulle de travail.
Le plus laborieux était maintenant à venir.
***
La lumière mourait avec une lenteur pesante, baignant la bataille d’une teinte rougeâtre, comme si le soleil lui-même se dérobait à l’horreur qui se déroulait sous ses derniers feux. Les échos du massacre résonnaient dans les oreilles d’Hanaé, martelant son esprit en proie à une angoisse sourde. L’Archiviste ignorait si elle sortirait indemne de ce souvenir si brutal, si elle ne finirait pas plutôt par s’effondrer au point d’en être expulsée.
Tiens bon, ne lâche pas. Sois forte.
Devant elle, la guerre semblait dévorer les âmes, son sol devenu un champ de carnage où l’on ne distinguait plus que des corps inertes, vidés d’une vie précieuse, et des mares de sang brouillées par la poussière que soulevaient les derniers hommes encore debout.
Arrêtez de vous entretuer ! Cessez ! Non !
Hanaé serra les poings contre ses lèvres, un geste vain pour tenter d’étouffer un cri de terreur. Spectatrice impuissante, elle avait l’impression de suffoquer sous la violence de ce qu’elle voyait.
Les soldats se battaient avec une furie si dévastatrice qu’Hanaé se demandait s’ils avaient un jour considéré que la vie valait la peine d’être protégée. Le métal des lames rougies scintillait sous la lumière déclinante, chaque mouvement apparaissant plus mortel que le précédent.
L’un des hommes s’effondra juste à ses pieds. Ce fut le coup de grâce.
Elle devait partir, fuir ; hors de question qu’elle s’inflige plus de souffrance. Ce souvenir avait sa place toute trouvée dans le coin le plus sombre de la bibliothèque !
Alors que l’Archiviste tournait les talons pour s’extirper de l’atrocité environnante, une vision s’imposa subitement à elle, glaçant son être entier.
Les vêtements déchiquetés et l’air épuisé, un homme apparut à l’orée du champ de bataille. Dans ses bras, un bébé en pleurs.
L’homme s’approchait précipitamment, mais son regard était déjà vidé de toute lueur d’espoir, noyé dans une mer de douleur qu’il ne pouvait plus contenir. Ses pas étaient instables, comme s’il portait sur ses épaules un fardeau bien plus lourd que le poids de l’enfant qu’il tenait. Hanaé le fixa, paralysée, tandis que le bébé hurlait, réclamant l’amour et la sécurité que cet endroit ne pouvait lui offrir.
Les mots qu’elle aurait voulu lui crier restèrent coincés dans sa gorge. Elle se désespérait de ne pas pouvoir agir. L’air devenait oppressant, dense, impossible à respirer. Malgré l’illusion du souvenir, Hanaé ressentait sa nature profonde ébranlée par toute cette horreur, et les pleurs de l’enfant se mélangeaient maintenant à une cacophonie qui déchirait son âme en un millier d’éclats.
Soudain, une ombre se glissa devant elle, juste au bord de sa vision, presque tangible. Une intense sensation de pression lui comprima la poitrine et ses pieds semblèrent être avalés par la terre.
Hanaé tenta à nouveau de s’échapper du souvenir, mais l’ombre l’y gardait fermement emprisonnée, ses bras invisibles et ses doigts griffus l’enserrant avidement pour l’entraîner plus profondément dans les ténèbres.
Elle se força à avancer pour s’extraire de ce piège ; le brouhaha était devenu assourdissant. Toutefois, un murmure, doux mais terrifiant, effleura son esprit :
— Reste, sois la lumière qui nous sauvera tous.
Hanaé tomba lourdement à genoux contre le sol froid et humide. L’ombre sembla enfin desserrer son étreinte, tandis que les pleurs du bébé résonnaient encore et encore, perçant le silence comme un dernier cri désespéré, un appel qu’elle savait, au fond, ne jamais pouvoir ignorer.
— Hanaé !
Petit à petit, les contours encore flous des étagères réapparurent dans son champ de vision, tandis que quelque chose lui chatouillait la joue.
— Hanaé ! répéta la voix, avec plus d’inquiétude cette fois-ci. Reviens-nous.
Attirée par une force inéluctable, la conscience de la jeune Archiviste fut finalement ramenée dans la réalité du Mokuzaï. Elle y découvrit Nao, à seulement quelques centimètres de son visage, les mains crispées sur ses épaules, alors qu’elle se tenait debout, immobile devant son plan de travail.
— Es-tu folle de rester si longtemps dans un souvenir pareil ? la réprimanda-t-il.
— Je… je n’arrivais pas à en sortir.
Encore perturbé, Nao finit par la lâcher et expira longuement, comme s’il avait cessé de respirer alors qu’il essayait de la ramener.
— C’était terrifiant à voir, avoua-t-il.
— Pourquoi ?
— Tu étais là, telle une statue de marbre, sans ciller, les yeux ronds et le souffle court. Tes iris s’embrasaient d’un rouge vif, comme si des flammes y dansaient à l’infini.
Hanaé réalisa que sans l’intervention de Nao, elle aurait peut-être encore fini par craquer ; elle s’était tenue au bord du gouffre, celui qu’elle avait déjà connu.
— Quand es-tu venue dans l’aile Sud pour la dernière fois ? l’interrogea-t-il.
Ses longs cheveux ondulés tombaient en vagues paisibles, contrastant avec la dureté soudaine de ses traits.
La jeune Archiviste ne se voyait pas mentir à son coéquipier, mais elle s’était juré de ne pas révéler ce qui lui était arrivé.
— Dieu soit loué, ça fait longtemps ! Tu imagines bien que ce n’est pas ma section préférée, et je pense que j’ai perdu la main, prétendit-elle d’un ton faussement léger, essayant de clore la conversation.
— Je dirai à Tōma que cette fois-ci, il t’a un peu trop chargée, annonça Nao, l’air perplexe.
— Non, surtout pas ! s’exclama Hanaé.
Interloqué, Nao fronça les sourcils :
— Pourquoi ?
— C’est moi qui ai fait cette demande. Regarde, c’était mon dernier ! Pas de quoi en faire toute une histoire.
— Comme tu veux… Il est vrai que tu as fait du bon travail. Il me reste encore quelques souvenirs à archiver, alors je vais te laisser ranger tout ça, conclut-il en pointant du doigt son bureau.
Hanaé le remercia sans dire un mot de plus, de peur d’aggraver sa situation. Elle observa longuement Nao qui retournait à son poste de travail, puis soupira face au nombre de rouleaux qu’il lui fallait encore ranger.
Vivement que je sorte d’ici.
5 - Yuudai
L’extracteur se trouvait dans une des rues parallèles au marché des Ombres, qui, quant à lui, s’étendait sur tout un vaste quartier où l’ensemble du commerce spirituel florissait. Là-bas, Yuudai y retrouva un monsieur moustachu avec de petites lunettes rondes, en pleine lecture du journal matinal.
Gorou Kobayashi était non seulement le directeur de l’établissement nommé « L’extracteur », mais aussi l’expert qui déterminait la valeur financière des esprits qu’on lui vendait.
Il s’agissait d’un petit homme élégant que Yuudai voyait toujours en train de lire les nouvelles hebdomadaires de la veille, mais qui se plaisait néanmoins à échanger les derniers ragots avec ses clients. Monsieur Kobayashi avait beau être âgé de plus de quarante ans, il n’était qu’élogieux envers Yuudai et s’adressait toujours au jeune Chasseur comme s’il était son aîné. Il l’appelait notamment par son nom de famille – à savoir « Ozaki » et bien que Yuudai lui eût demandé, à de nombreuses reprises, de bien vouloir l’appeler par son prénom, celui-ci n’en faisait jamais rien.
En revanche, l’homme d’âge mûr s’assurait que son personnel lui voue le plus grand des respects et s’adresse à lui comme le patron qu’il était, au point de faire usage d’un ton des plus condescendants. Gorou était, somme toute, un personnage à multiples facettes que Yuudai trouvait quelque peu étrange, mais surtout excentrique.
L’entrée de son établissement était particulièrement étroite et presque charmante en comparaison de ce qui se trouvait à l’arrière. Les poutres apparentes ainsi que les tableaux de paysages qui tentaient d’égayer les murs sombres dégageaient une ambiance paisible et calme.
Mais il suffisait ensuite de s’aventurer au-delà de la porte du fond, dans l’immense arrière-boutique, pour être confronté à la réalité du lieu.
— Cet esprit est bien plus gros que la moyenne de sa catégorie ! s’exclama Gorou, émerveillé devant la créature que Yuudai venait de révéler, comme Eizo l’avait fait plus tôt.
— Je ne saurais dire.
— Oh, Monsieur Ozaki, nous allons vérifier cela très vite, déclara le petit homme, qui s’engouffrait déjà dans la pièce du fond, laissant son client devant le comptoir.
Yuudai n’avait réellement aucune envie d’y mettre les pieds à nouveau. Le directeur l’y avait déjà invité et par politesse, il l’avait suivi. Or, le jeune homme s’était promis qu’à compter de ce jour-là, il se contenterait de rester à l’accueil.
— Voyons, qu’attendez-vous pour me rejoindre avec votre beau butin ? s’impatienta Gorou depuis le bout du couloir.
Bon sang…
Yuudai retint brièvement sa respiration lorsqu’il pénétra dans ce lieu si aseptisé, que le vacarme mécanique ambiant rendait morbide. Il déposa la caisse à l’endroit indiqué par Gorou et jeta un regard vers tous les employés à l’œuvre.
— 2,4 kans8 ! Une sacrée bête !
— Et je connais de nobles dames qui s’arracheront sa fourrure, intervint un subalterne avant de prendre la créature endormie pour la déposer à l’intérieur d’une machine rectangulaire en verre.
Yuudai hocha la tête, masquant son manque d’intérêt pour le sujet avec un sourire factice.
— Monsieur Ozaki, savez-vous ce qu’on fait des griffes d’un Naturel de glace ? demanda le directeur, les yeux plissés de joie.
— Je suis certain qu’on en fait des merveilles, Monsieur Kobayashi.
— Vous n’imaginez pas à quel point ! Réduites en poudre puis mél…
— Certainement, le coupa-t-il. Je suis dans le regret d’avoir à écourter notre échange. Veuillez m’en excuser.
Monsieur Kobayashi était très bavard ; il raffolait des potins autant que des attributs spirituels. Ce soir-là, le jeune Chasseur n’était ni d’humeur à entendre les détails sordides de son travail, ni ceux d’un quelconque événement ayant eu lieu dans la région et qu’il aurait bêtement lu dans son journal.
Si Yuudai traquait et capturait des créatures spirituelles sans grande empathie, les voir tondues ou encore écornées avant d’être vidées de leur énergie spirituelle, avait tendance à lui donner des haut-le-cœur. Il n’avait pas à s’infliger une telle vision alors que sa part du travail s’achevait là où commençait celle des Extracteurs.
— Bien sûr… je me ferai un plaisir de vous en faire part une prochaine fois ! Allons dans mon bureau.
Lorsque Yuudai récupéra enfin l’argent de la vente de l’esprit de glace, il remercia Gorou et ne s’éternisa pas dans le bâtiment.
Désormais libéré de sa fonction de Chasseur pour la soirée, Yuudai aurait pu facilement rejoindre ses camarades et festoyer gaiement autour de boissons et mets réconfortants. Pourtant, il se retrouvait à se hâter pour traverser le quartier des plaisirs, à Gion, parallèle au marché des Ombres, afin de rejoindre l’herboristerie de Madame Kurosawa.
En temps normal, la boutique était close depuis plusieurs heures, mais Yuudai avait de bons rapports avec la propriétaire, qu’il avait prévenue de son passage.
— Bonsoir, bel homme, est-ce que tu voudrais que je te réchauffe pour la nuit ? lui susurra doucereusement une demoiselle trop maquillée qui venait tout juste de l’attraper par le bras.
Le parfum de la courtisane lui fit tourner la tête, mais il perçut très vite les notes si particulières et enivrantes d’un filtre de séduction. Elle ne le tromperait pas. Lorsqu’il daigna la regarder, ses yeux immédiatement dirigés vers la poitrine trop généreuse qu’elle lui mettait consciemment sous le nez, l’expression dure de son visage la fit frémir.
Et quand elle vit le symbole gravé sous son oreille droite, elle le lâcha aussitôt en chancelant.
— Je… Veuillez m’excuser pour le dérangement. Bonne soirée à vous, frissonna-t-elle en s’inclinant franchement avant de s’éloigner de lui au plus vite sans rien perdre de sa féminité et de sa sensualité.
Yuudai n’avait aucune envie de folâtrer au quartier des plaisirs, mais il parut embarrassé et se reprocha de ne pas avoir dit un mot, ni même de lui avoir adressé un léger sourire, malgré sa tentative pour l’attirer avec des atouts amplifiés par un vulgaire filtre. Néanmoins, ce sentiment l’avait déjà quitté lorsqu’il arriva devant l’herboristerie, située à proximité d’une place où trônait, en son centre, une magnifique fontaine. Là, plusieurs couples se promenaient et profitaient encore de la soirée.
L’intérieur de la boutique était plongé dans l’obscurité, mais un faisceau de lumière s’échappait de l’embrasure de la porte coulissante du fond. Il frappa doucement contre la porte d’entrée et attendit. Après quelques secondes, celle-ci s’ouvrit et une dame s’avança vers lui, un grand sourire aux lèvres :
— Yuudai, je suis ravie de te voir ! Je t’attendais plus tôt, j’espère que tu n’as pas eu d’ennuis ?
Telle une mère avec son enfant, Madame Kurosawa faisait preuve d’une douceur et d’une bienveillance sans égal. Yuudai ne put que lui rendre son sourire des plus sincères alors qu’il la saluait.
— Je vais très bien. Je suis désolé de venir si tard, je ne vous dérange pas ?
— Mais non, voyons, il n’est que vingt heures trente ! Entre donc et attends-moi un instant, je vais chercher ce qu’il te faut, dit-elle en s’éloignant déjà vers l’arrière-boutique de son magasin.
Yuudai ne se fit pas prier et vint se réchauffer dans l’herboristerie. Une multitude d’odeurs différentes, certaines délicatement épicées, d’autres fraîches et sucrées, voire très entêtantes, lui chatouillèrent le nez. Grâce à son odorat développé, il pouvait aisément déterminer, avec une assez grande exactitude, les fragrances en suspension dans l’air.
Exténué, il ferma les yeux, se laissant pénétrer par ces parfums qui l’emmenèrent dans ses songes, jusqu’à ce que l’herboriste réapparaisse.
— Le voici. Cette fois, j’ai laissé le soin à Meiko de le préparer. Elle te l’aurait remis en main propre si elle avait été présente. Si tu savais comme ça lui tenait à cœur de le réussir ! Elle était si fière lorsqu’elle a vu le produit achevé, s’exclama Madame Kurosawa. Ma petite puce grandit si vite.
Yuudai avait déjà eu l’occasion de discuter plusieurs fois avec la fille de l’herboriste. Meiko était le portrait craché de sa mère : la même bouche en cœur, les mêmes fossettes au niveau des joues, un sourire identique et pour couronner le tout, les deux femmes avaient les cheveux sombres coupés courts. Et puis surtout, elles partageaient la même passion pour les plantes médicinales.
Meiko serait sans nul doute la digne héritière de l’herboristerie lorsqu’elle atteindrait l’âge adulte.
La seule chose qui pouvait les distinguer était leur caractère : Meiko était plutôt réservée, peu bavarde et expressive, tandis que sa mère avait un caractère bien trempé qui lui conférait un franc-parler parfois fort déstabilisant. Et pourtant, Madame Kurosawa faisait partie des personnes les plus généreuses et humaines que Yuudai avait la chance de connaître.
— Merci beaucoup. Je suis certain que Meiko a fait un excellent travail, continua Yuudai en rangeant le pot dans sa poche. Veuillez la remercier chaleureusement de ma part.
— Tu devrais passer la voir plus souvent. Elle t’apprécie beaucoup.
— J’essaierai.
Prise d’un élan de compassion, la vieille dame se leva sur la pointe des pieds pour atteindre les joues du jeune homme.
— Tu es robuste, Yuudai, mais ne te surmène pas, ou bien je viendrai moi-même t’assommer pour que tu restes tranquille, ordonna-t-elle en prenant son visage entre les deux mains, lui pinçant quelque peu la peau. Tu n’as pas très bonne mine, alors va te reposer !
— Je ne voudrais pas susciter votre courroux, je m’en vais de ce pas, rit-il.
Après avoir souhaité une excellente nuit à Madame Kurosawa, Yuudai s’en retourna au quartier général, afin de récupérer Mikki, qu’il avait laissée aux écuries dans la cour du bâtiment. L’endroit qu’il considérait le plus comme son « chez lui » n’était autre que la petite maison excentrée dont il était propriétaire, avec sa grande sœur, l’unique membre de sa famille encore en vie et celle pour qui il retournerait ciel et terre sans aucune hésitation.
6 - Hanaé
Des rictus et des regards machiavéliques, des cris de terreur, des larmes d’agonie, des hurlements déchirants, des corps s’entrechoquant violemment pour se briser, du sang coulant à flots… Hanaé avait eu son quota d’horreur visuelle et sonore pour un long moment ; elle était plus que soulagée d’en avoir enfin terminé avec ces abominables souvenirs. Malgré son immense appréhension initiale et son quasi-craquage final, elle avait pu mener sa tâche à son terme. Néanmoins, elle espérait que Nao tiendrait sa parole et n’en parlerait ni à Tōma, ni à personne d’autre.
Les Hommes souffrent autant qu’ils sont effrayants.
En y songeant un peu, l’Archiviste ne savait pas vraiment d’où lui venait cette sensibilité. C’était comme si elle ressentait une combinaison d’empathie, de crainte et de tristesse pour les humains… ce qui ne devrait pas être le cas.
Quand elle eut tout remis en ordre, la jeune femme fit un rapide signe de la main à Nao, courut vers la sortie, pressée d’échapper à l’étau écrasant de cette pièce, puis se dirigea directement vers le bureau de Tōma. Celui-ci se trouvait à l’autre bout du Mokuzaï, ce qui lui valut de traverser de longs et larges couloirs.
À mesure qu’elle avançait, sa marche rapide scandée par le balancement dynamique de ses bras, elle voyait défiler les paysages des différentes salles d’archives de la bibliothèque : l’une d’entre elles renvoyait une atmosphère violette qui dégageait beaucoup de mystère et d’inconnu ; des bouquets de glycine pendaient le long de certaines étagères, tandis que du lierre épousait merveilleusement les angles des plans de travail. Le sol marbré était recouvert de millions de pétales, sur lesquels l’un des Archivistes faillit glisser.
Plus loin dans le couloir, Hanaé perçut des bruits de ruissellement cristallin, lorsqu’une grosse bulle d’eau glissa de l’embrasure d’une porte pour éclater juste devant elle. La jeune femme sursauta et pivota vers l’endroit d’où provenait la bulle.
Une grande salle aux bibliothèques ondulantes s’étendait à perte de vue devant elle. C’était comme si toute la pièce avait été plongée sous l’eau. On pouvait même apercevoir de grands reflets danser sur le mobilier, tandis que des projections d’animaux marins sortaient et nageaient dans l’air jusqu’à disparaître en écume au contact des murs.
Une douce brise iodée flottait dans l’air et revigora aussitôt Hanaé, dont l’émerveillement était à son comble.
Elle avait beau passer devant toutes ces salles chaque jour, elle ne se lassait jamais d’y observer leurs moindres nuances. Il suffisait d’une seule émotion, d’un seul sentiment qui soit temporairement prédominant dans les souvenirs, pour que l’endroit se métamorphose complètement.
Même si chaque esprit se plaisait pleinement dans sa fonction au palais, Hanaé était persuadée qu’arpenter les couloirs et salles du Mokuzaï était la plus riche et la plus belle activité de toutes ! C’était bel et bien un magnifique périple que de flâner à travers chaque millimètre de l’immense bibliothèque du royaume.
Une fois qu’elle eut terminé d’admirer la salle aquatique, Hanaé dévala des escaliers à la hâte – les pans de sa robe virevoltant derrière elle – trottina à travers un hall désert puis tourna à droite au virage suivant. Elle s’arrêta enfin devant le bureau de Tōma et frappa contre la porte close. L’absence de réponse de la part de son mentor l’invita à réitérer son geste, mais seul le silence lui répondit.
Ce ne fut qu’en rejoignant l’extérieur du Mokuzaï par l’entrée principale, qu’elle l’aperçut en grande conversation avec la déesse Chiharu, égal féminin et bras droit de Chishiki.
Ne voulant pas les interrompre et se sentant un peu impressionnée par la déesse, dont l’aura et l’apparence étaient à couper le souffle, Hanaé patienta sur le rebord d’une fontaine dont les gravures étaient aussi délicates que chaque aspect de ce royaume.
Lorsque la déesse s’éloigna, Hanaé entreprit de rejoindre l’Archiviste en chef. Comme s’il avait senti sa présence, Tōma se retourna promptement et se dirigea aussi vers elle.
— Je vois que tu as été très efficace ! s’exclama-t-il. Je m’en doutais.
— Je vois que tu as été bien vague sur la taille de l’arrivage, rétorqua-t-elle avec une pointe d’ironie dans la voix, ce qui arracha un rire à Tōma.
— Je ne te connais que trop bien, Hanaé, tu aurais été paralysée si j’avais été plus précis sur le nombre. Et puis, une vingtaine de rouleaux n’est rien pour toi !
La fraction de seconde silencieuse qui suivit permit à l’Archiviste de prendre conscience du nombre que son mentor venait de préciser.
— Non… Il y en avait une bonne cinquantaine, rectifia-t-elle, le sourcil interrogateur. Je suis même surprise d’en avoir déjà terminé avec ces souvenirs et d’être là, dehors, avec toi !
Un doute passa brièvement sur le visage angélique de l’Archiviste en chef, qui se racla la gorge. Cela le trahit. Hanaé comprit sans mal que la cinquantaine de souvenirs n’aurait pas dû lui incomber pleinement.
L’organisation était toujours des plus méticuleuses, mais elle s’était quand même retrouvée avec le double à archiver.
— C’est inhabituel. Tu n’aurais pas dû en recevoir autant… d’un coup, remarqua Tōma. Mais bon, passons, je me renseignerai. Tout s’est bien passé, n’est-ce pas ?
Hanaé acquiesça, l’image de son dernier souvenir encore douloureusement imprimée dans son esprit.
— Rien de spécial ?
— Ça n’a pas été facile, avoua-t-elle à Tōma, dont le visage n’était que sérénité. À un moment, j’aurais même pu… me sentir submergée.
— Mais ce n’est pas arrivé, tu as bravement examiné tous ces souvenirs. Je t’en félicite !
Malgré la sincérité de son compliment, il dut sentir que sa protégée était un peu déstabilisée, car il l’invita à marcher dans les jardins, non loin du Bassin de la Mémoire, d’où se dégageait une fraîcheur exotique. En réalité, cette source étant trop puissante pour les esprits, il était strictement interdit de s’y baigner ou d’en boire l’eau.
Chishiki, le dieu régisseur du troisième royaume, avait explicitement mis en garde contre les conséquences de tels actes : si un esprit s’aventurait dans l’eau du bassin, son âme se perdrait dans les méandres des souvenirs humains et ne pourrait plus jamais en sortir, se retrouvant ainsi emprisonnée pour l’éternité. Et s’il venait à en boire l’eau, il développerait une forme de schizophrénie, le déchirant de l’intérieur, et deviendrait une âme brisée.
Tōma avait-il pu percevoir que sa protégée ne lui disait pas l’entière vérité ? Les traits d’Hanaé s’étaient quelque peu durcis, car elle venait de se souvenir de ce « presque débordement » et se sentait toujours confuse. Sans Nao, elle aurait plongé à nouveau.
— Tōma, je sais que je ne suis pas autorisée à me souvenir de mon passé, mais j’aimerais tellement comprendre. Pourquoi suis-je la seule à avoir l’impression d’emmagasiner ce que je vois et… et d’en être affectée ? hoqueta l’Archiviste mineure en affichant une profonde frustration.
— Nous, les esprits, ne raisonnons pas comme les humains. Tu es pourvue d’une puissante conscience ; c’est elle que tu projettes dans les souvenirs des Hommes. Pour une raison que j’ignore, je crois que la tienne n’en ressort jamais complètement indemne.
Hanaé contempla l’horizon. Le soleil du royaume de la dimension spirituelle se couchait, embrasant le ciel de teintes roses, orange et rouges. Ces dernières se mêlaient aux mille couleurs du bassin, qui était encore entouré de plusieurs Jardiniers très affairés. Par précaution, un puissant champ magnétique avait été déployé au-dessus de l’étendue d’eau, permettant ainsi aux esprits du palais de s’y promener en toute sécurité. D’ailleurs, c’était une activité qu’Hanaé trouvait très hypnotique ; elle prenait elle-même plaisir à s’arrêter à chaque pas afin d’observer les filaments de lumière se mouvoir gracieusement dans l’eau claire, tels des poissons chamarrés.
En cet instant, même cette idée ne réussit pas à l’apaiser.
— Je suis Archiviste. Ma conscience ne devrait pas avoir cette lacune.
La vue était absolument grandiose, mais Hanaé baissa tristement le regard vers le sol. Elle savait que Tōma n’avait pas toutes les réponses la concernant.
— Ça n’en est pas une, affirma-t-il.
— Alors, elle n’est tout simplement pas assez puissante…
— Hanaé…
De toute façon, il ne me dirait rien même s’il savait.
Hanaé n’aimait pas être ignorante, mais elle savait pertinemment que poser trop de questions ne la mènerait nulle part, surtout quand elle évoquait les souvenirs qu’on lui avait retirés.
— Nao m’a dit qu’il ne fallait pas rester trop longtemps dans les souvenirs, et bien que je l’aie toujours entendu, je n’ai jamais su pourquoi, reprit-elle pour changer de sujet.
— Oui, il existe un risque. Une trop longue exposition à certains souvenirs peut avoir de graves répercussions.
— Tu veux dire que d'autres sont affectés comme je le suis ? réfléchit Hanaé, troublée.
Une lueur de compassion se mit à briller dans les prunelles de Tōma.
— Non, tu es la seule... Tandis que les souvenirs traversent les autres sans laisser de trace apparente, toi, tu en as conscience. Mais lorsque les souvenirs sont trop chargés, comme ceux que tu viens de traiter, ils peuvent atteindre l'âme en profondeur, même si la conscience ne s'en rend pas compte. C'est pour cela que cette règle a été instaurée dans toutes les divisions du Mokuzaï : protéger les Archivistes, car ils ne sentent pas le danger.
Hanaé ne sut comment cacher sa déception, mais il était vain de chercher à ressembler aux autres Archivistes. Surtout que, pour l’heure, elle était bien plus préoccupée par ce qui l’avait surprise dans la salle qu’elle avait quittée quelques minutes plus tôt.
Cette fois-ci, elle espérait des réponses.
— J’ai vu que la division Sud avait doublé de taille, elle est devenue immense en l’espace de si peu de temps. Que se passe-t-il ? Devons-nous nous en inquiéter ?
Son mentor resta silencieux, comme s’il se trouvait confronté à un dilemme intérieur pour savoir s’il devait ou non révéler la vérité à Hanaé.
— C’est vrai que le secteur Sud prend plus d’ampleur qu’il ne le devrait, mais avec l’arrivée du solstice d’hiver et le passage à la nouvelle année humaine, il réduira à nouveau, ne t’en préoccupe pas.
La moue boudeuse, Hanaé commençait à se lasser des réponses vagues des Archivistes.
Comment, au Palais de la Mémoire et de la Connaissance, pouvaient-ils savoir si peu de choses ?
À croire qu’ils le font exprès.
Lorsqu’elle croisa le regard de son mentor, elle ne put que se sentir stupide d’avoir de telles pensées à l’égard de ses semblables.
L’une des phrases fréquemment prononcées par son supérieur, « Les réponses arrivent toujours en temps voulu », résonna subitement dans son esprit, comme pour lui rappeler que ses questionnements ne resteraient pas indéfiniment sans réponses.
Les deux Archivistes déambulèrent côte à côte durant quelques instants, silencieux et sans but précis, jusqu’à ce que Tōma reprenne la parole :
— Je crois que tu es prête, lança-t-il d’un air trop solennel.
Prise au dépourvu, la jeune femme l’interrogea du regard, n’ayant aucune idée de ce qu’il insinuait.
— Tu devrais évoluer. Cela fait un moment que je te considère prête à recevoir le grade d’esprit intermédiaire, tu ne le souhaites pas ?
Hanaé écarquilla les yeux, car elle ne s’attendait pas à ce que son supérieur évoque le sujet. Était-ce pour obtenir des réponses qu’il lui conseillait d’évoluer ?
— Je… je ne crois pas l’être. Bien sûr que je le désire, mais j’ai encore tant de choses à apprendre, bafouilla-t-elle.
— Si cela ne tenait qu’à moi, tu l’aurais déjà reçu. Qu’est-ce qui t’en empêche ?
Tōma était d’un grade supérieur depuis aussi longtemps qu’Hanaé le connaissait. Il se pencha vers elle, comme s’il tentait de déchiffrer son expression, ce qu’il arrivait généralement très bien à faire.
— Est-ce ta conscience ?
Hanaé ne répondit pas.
— Est-ce cette « lacune » ?
— O-oui… certainement, bégaya la jeune femme.
— Hanaé, tu es unique. Tu es bien le seul esprit sans souvenirs qui reste bloqué dans le passé !
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que tu réagis comme le ferait un humain.
— Tōma, ce n’est pas drôle.
— Hanaé, avec un grade en plus, tu serais moins impactée par les souvenirs que tu analyses. Pourquoi hésites-tu ?
— Je ne me sens pas prête, voilà tout, répéta-t-elle.
— Tu sais très bien ce que j’en pense. Crois-moi, cesse de mentaliser et de cogiter comme un hum… rétorqua-t-il avant de s’interrompre. Tu dois rayonner.
La jeune Archiviste ne sut quoi répondre aux propos de son mentor. Lorsqu’elle frôla le noble tissu bleu de sa manche, elle lui jeta un rapide coup d’œil. Le soleil lui donnait désormais des reflets d’or dans les cheveux.
Même si Hanaé avait les cheveux aussi blancs que Tōma, comme tous les Archivistes du palais, les siens n’étaient certainement pas aussi lumineux que ceux de son supérieur.
Soudainement gênée, elle repositionna un des bijoux d’argent qui habillait joliment sa longue chevelure raide et détourna vivement les yeux vers un buisson, mais Tōma l’avait vue en train de l’observer.
— Tu n’es pas obligée de prendre une décision maintenant, mais penses-y, conclut-il d’un ton rassurant.
Tout à coup, une douce mélodie retentit dans l’air, interrompant la situation avant qu’elle ne devienne trop pesante pour Hanaé.
Les deux esprits échangèrent un regard à la fois interloqué et plein de complicité. Les notes musicales venaient d’annoncer que des âmes humaines arrivaient dans le troisième royaume et que des esprits rentraient au palais.
7 - Yuudai
Aussi silencieusement que possible, Yuudai déposa ses bottes boueuses à l’entrée et se dirigea vers le salon sur la pointe des pieds. À vingt-deux heures passées, la modeste maison était plongée dans une pénombre presque mystérieuse. Seule la faible lueur du rez-de-chaussée éclairait le couloir d’entrée, ce qui permit au jeune homme de ne pas trébucher sur la marche en face de la porte.
Lorsque Rina allait dormir avant que Yuudai ne rentre, elle prenait l’habitude de laisser un peu de lumière sur le palier, comme pour l’accueillir chaleureusement malgré son absence.
Sur le chemin du retour, le Chasseur s’était acheté un bol de nouilles sautées dans une petite échoppe de rue. Au lieu de s’asseoir dans le froid, il avait demandé à pouvoir l’emporter afin de s’en délecter bien au chaud. Ainsi, Yuudai les fit brièvement réchauffer sur les braises encore rougeoyantes du fourneau de la cuisine et les dégusta, appréciant l’agréable chaleur qu’il sentait se diffuser en lui.
Une fois rassasié, il fila dans la salle d’eau, que l’humidité hivernale rendait plus froide que les autres pièces de la demeure, et se débarrassa de ses vêtements en un rien de temps. Il se contenta ensuite d’une rapide toilette et enfila un ensemble propre ; le bain serait pour une prochaine fois.
Ce fut en contemplant furtivement ses traits fatigués dans le miroir que Yuudai se rendit compte de la taille de sa griffure, qui partait du milieu de la joue gauche et remontait jusqu’à l’arcade sourcilière. L’esprit de glace ne l’avait vraiment pas loupé ! Heureusement, celle-ci semblait déjà en bonne voie de guérison et ne laisserait certainement aucune cicatrice.
Ce n’était d’ailleurs pas la première blessure du Chasseur. Il avait connu bien pire lors de ses nombreuses traques. Malgré ses capacités physiques plutôt hors normes, il avait déjà failli perdre un ou deux membres… Les créatures coriaces auxquelles il s’attaquait pouvaient être dotées d’une force et d’une rapidité impressionnantes.
Sans plus attendre, il rejoignit enfin sa chambre, tout aussi minimaliste que le reste de la maison, et prit soin de faire coulisser délicatement sa porte en bois et en papier de riz. Il s’affaissa lestement sur son épais futon et s’enroula dans sa couverture en frissonnant. Avec un soupir soulagé, il examina le plafond quelques minutes avant de sombrer dans un profond sommeil.
***
Le lendemain matin, un rayon de soleil vint caresser sa peau légèrement hâlée, le réveillant en douceur. Tout Kyoto avait enduré un temps des plus austères la semaine passée. Le soleil ne pouvait qu’être annonciateur d’une fabuleuse journée.
Avant toute chose, il ouvrit la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur un petit jardinet bien entretenu par sa sœur, et prit une grande bouffée d’air frais, en contemplant cette nature en sommeil.
Il se dirigea ensuite vers son armoire et passa son uniforme d’hiver – un pantalon foncé relativement ample et une chemise blanche aux manches bouffantes. Il se couvrit aussi d’une épaisse et souple veste anthracite coupée à hauteur de cuisse. Celle-ci avait un col remonté, fourré sur son revers et délicatement brodé d’argent à l’extérieur. Pour finir, il enfila ses mancherons noirs en cuir tressé et attacha ses cheveux en un haut chignon soigné.
Alors qu’il sortait de sa chambre pour se rendre à la cuisine, il fut cueilli par une délicieuse odeur d’œufs et de sésame grillé. Yuudai perçut également le bruit d’eau en ébullition et fut agréablement surpris de découvrir un ensemble de nombreux petits plats déposés sur la table.
— Bonjour, bien dormi ? l’interrogea Rina quand il pénétra dans la pièce, en faisant grincer le plancher.
La jeune femme écrasait des feuilles de thé dans une assiette creuse. Elle leva le menton et lui désigna un coussin moelleux, l’invitant ainsi à s’y asseoir.
— Comme un loir, répliqua Yuudai en se baissant pour embrasser sa sœur sur le front. Comment vas-tu ?
Frère et sœur s’installèrent face à face autour de l’étroite table de la salle à manger et saisirent leurs paires de baguettes en même temps.
— Bien ! Je ne t’ai même pas entendu rentrer hier soir, s’étonna Rina avant d’avaler un morceau de feuille d’algue séchée qui croustilla entre ses dents. Que t’est-il arrivé ?
Yuudai porta machinalement une main à sa joue, puis lui raconta très brièvement les événements de la veille, conscient qu’elle appréciait peu d’entendre les détails de ses chasses. Quand il eut fini, elle lui fit à son tour le récit de la journée passée, généreuse en précisions.
Alors qu’il mâchait lentement sa portion de nourriture, Yuudai se perdit dans la contemplation de sa ravissante sœur, avec laquelle il n’avait pas beaucoup le temps de partager ses journées.
Âgée de vingt-huit ans, Rina Ozaki avait hérité de la génétique qui leur octroyait à tous les deux une taille considérée comme très grande chez les Japonais, soit un bon mètre quatre-vingt-cinq pour Yuudai et une dizaine de centimètres en moins pour Rina. Ses longs cheveux noirs et brillants tombaient en cascade sur ses épaules, tandis que deux nattes, naissant sur ses tempes, se rejoignaient à l’arrière, liées ensemble par un nœud coquettement choisi en forme de rose. Rina avait les mêmes yeux sombres en amande que son frère, mais ils étaient plus grands et leurs iris étaient d’une autre nuance.
Quand le regard de Yuudai s’arrêta davantage sur l’apparence de sa sœur, il eut un douloureux pincement au cœur. Fut un temps où Rina était très courtisée, son charme naturel, sa beauté délicate et son élégante gestuelle étant fortement appréciés par la gent masculine.
Yuudai soupira en son for intérieur. Cette époque était désormais révolue ; plus aucun homme ne la regardait sans avoir quelque pensée désobligeante. La splendide Rina était devenue la femme brisée, la femme fanée, la femme souillée… à cause d’un corps et d’un visage partiellement abîmés par de méchantes cicatrices. Des cicatrices qui engendraient le dégoût et le mépris chez une majorité d’hommes, qui préféraient une épouse à la beauté sans défaut qu’ils pouvaient fièrement exposer au nez de leurs rivaux, comme un trophée durement acquis.
Rina fut ainsi scarifiée dans des circonstances abominables que Yuudai peinait encore à oublier. Sans qu’il n’en soit coupable, il ne pouvait s’empêcher de se tenir responsable de ce que sa sœur avait enduré pour lui.
Leurs passés tumultueux étaient intimement liés, mais c’était bel et bien Rina qui en avait gardé le plus de séquelles.
— J’ai rendu visite à Madame Kurosawa hier soir, sa fille t’a confectionné un nouveau baume, annonça Yuudai en déposant le pot sur le rebord de la table. J’espère que tu l’apprécieras autant que le précédent.
Rina esquissa un sourire, puis dévissa méticuleusement le couvercle avant d’en inhaler son contenu.
— Meiko est aussi talentueuse que sa mère, je suis sûre qu’il est parfait ! Merci beaucoup, s’exclama-t-elle joyeusement.
Fabriqué à base d’une excellente synergie de plantes médicinales, ce remède coûteux n’était qu’une maigre compensation que Yuudai pouvait offrir à sa sœur aînée. Il se souvenait du jour où, tout à fait par hasard, il avait découvert la boutique de Madame Kurosawa et qu’il lui en avait acheté pour la première fois, sans trop s’attendre à d’incroyables résultats, mais plus pour encourager Rina à reprendre confiance en elle.
La jeune femme s’était d’abord énervée, car elle ne voulait pas qu’il gâche ainsi son salaire dans une crème si superficielle.
Elle l’avait alors utilisée avec grande parcimonie comme soin quotidien et en avait rapidement constaté les extraordinaires effets. Grâce à cette onction, sa peau semblait moins rouge aux endroits abîmés et certains de ses picotements nerveux avaient presque entièrement disparu. Sans oser l’avouer, elle y avait pris goût.
En dépit de son refus catégorique d’en recevoir une nouvelle, Yuudai avait fait la sourde oreille et n’avait plus cessé de lui en apporter à chaque fois que son pot se vidait. Elle lui en devint simplement très reconnaissante.
Comme la majorité de la population, Rina aurait pu choisir la facilité en se fournissant directement au marché des Ombres. Là-bas, malgré les prix souvent exorbitants, elle n’aurait eu aucun mal à se procurer un produit qui lui aurait rendu sa peau d’antan. Mais pour elle, c’était hors de question. Ô grand jamais ne se serait-elle abaissée à une telle chose !
En réalité, ni elle ni Yuudai n’acceptaient d’avoir recours à des produits issus des attributs spirituels des créatures que les Chasseurs pourchassaient, mais leurs raisons respectives différaient.
Cela aurait pu être paradoxal chez Yuudai. Et pourtant, même en tant que leur prédateur, il ne voulait pas être dépendant du spirituel et considérait la chasse comme un simple gagne-pain… voire, parfois, comme un exutoire de ses démons intérieurs. Il flairait la piste des esprits avec aisance et se faisait bien payer. Du reste, Yuudai préférait rester en dehors du commerce spirituel.
Quant à Rina, elle avait une foi sincère en les dieux et les esprits ; elle se rendait au temple pour les prier de manière régulière. Aussi refusait-elle naturellement de se servir de leurs corps pour sa propre enveloppe charnelle.
À l’instar de Rina, son jeune frère pouvait tout à fait témoigner de l’immense pouvoir des esprits, mais il avait perdu, depuis bien longtemps, sa foi en ces divinités, si bien que le sort des esprits lui était devenu égal.
Rina avait eu beaucoup de mal à accepter le statut de Chasseur de Yuudai, elle qui louait tant le spirituel. Elle en avait d’abord été scandalisée.
« De tous les emplois, tu choisis le pire ! » lui avait-elle craché à la figure.
Le contexte avait finalement eu raison d’elle et la jeune femme n’avait eu d’autre choix que d’accepter l’activité de son frère.
« Je préfère les traquer eux, plutôt qu’on te traque, toi. » avait-il argumenté, alors qu’on l’avait cueilli tôt pour intégrer une élite en lui offrant une fonction qui permettait à sa sœur de rester loin des environnements néfastes dans lesquels elle avait été entraînée par manque d’options.
En somme, Rina et Yuudai étaient à la fois similaires et très différents, mais ils s’entendaient à merveille, se vouant un respect mutuel malgré les divergences de leurs croyances. Et surtout, ils s’aimaient et désiraient se protéger l’un l’autre, coûte que coûte.
Les épreuves qu’ils avaient eu à traverser ensemble les avaient rapprochés avec le temps. Depuis que Yuudai excellait en tant que Chasseur, elle s’attristait de ne pas pouvoir profiter de son petit frère plus souvent et de le savoir constamment par monts et par vaux, en pleine traque d’esprits, se mettant toujours en danger.
Par moments, il lui semblait qu’il prenait de la distance, et parfois qu’il la couvait un peu trop. La jeune femme ne pouvait pas lui en vouloir ; après tout, si elle avait un jour eu le rôle de la femme forte pour deux, c’était désormais Yuudai qui s’employait à subvenir à leurs besoins.
— J’ai une chose à te demander, enchaîna Rina en jouant nerveusement avec ses couverts. Puisque les festivités de la nouvelle année approchent à grands pas et que tu m’incites à poursuivre mon activité créative, me donnes-tu ton aval pour prendre part aux préparatifs ?
Yuudai sortit soudainement de ses pensées et regarda sa sœur, le visage d’abord sérieux, puis esquissant un semblant de sourire :
— Bien entendu. Ils seront chanceux de te compter parmi eux, lui concéda-t-il, non sans une petite grimace dissimulée.
Yuudai savait qu’il avait tendance à surprotéger sa sœur chérie, mais il avait failli la perdre elle aussi et il ne pouvait pas envisager que cela se produise à nouveau. En tant qu’unique homme de sa famille et son frère, il avait légalement le droit de prendre des décisions pour elle, mais c’était bien la dernière chose qu’il désirait. Il la voulait libre et heureuse, même s’il devait constamment se faire violence pour ne pas trop la couver.
— Je connais ce regard, souffla Rina.
— Quel regard ? s’interrogea son frère, le sourcil levé.
— Le même que tu avais la dernière fois que tu as voulu étriper un pauvre homme qui avait osé respirer trop près de moi.
Yuudai gronda en son for intérieur. Il n’avait pas le droit de l’empêcher de vivre ; elle qui, à cette heure, aurait mérité plus que quiconque d’être choyée par un mari aimant qui l’aurait rendue heureuse et avec lequel elle aurait très certainement eu de beaux enfants.
Hélas, si certains hommes restaient néanmoins très attirés par Rina, ils ne s’autorisaient jamais un réel engagement, comme s’ils étaient effrayés à l’idée de devenir des parias.
— Il ne respirait pas seulement trop fort... Il t’a sifflée avec une obscénité évidente avant de venir t’aborder pour se permettre une remarque désobligeante.
— Ça ne justifiait pas ton aura meurtrière.
— Bien sûr que ça la justifiait, et pas qu’un peu ! Il a eu de la chance que je m’en contente.
Rina sortait du lot. Et pourtant, elle ne se marierait peut-être jamais, uniquement à cause de son physique « enlaidi » par un douloureux passé, que Yuudai essayait d’ensevelir au plus profond de sa mémoire.
— À ce rythme, personne ne voudra plus m’approcher, déclara Rina sur un ton sarcastique.
Quelques hommes avaient osé le faire en lui promettant un merveilleux avenir à leurs côtés, mais à la seule condition qu’elle se fasse retirer toutes ses vilaines marques. Rina, fidèle à ses convictions, les avait tous éconduits.
— Déjà que je suis un monstre à leurs yeux, alors si en plus, mon frère, ou plutôt mon ombre, est bâtie comme une armoire aux yeux assassins, je peux m’asseoir sur l’occasion de tisser des liens, ajouta Rina.
— Ne dis pas de bêtises, soupira son frère.
Yuudai savait qu’au fond, sa sœur était persuadée qu’elle avait été sauvée par les dieux et que jamais elle ne pourrait accepter de les renier en participant à la croissance du commerce spirituel. Malgré sa propre implication dans l’expansion du marché des Ombres, Yuudai ne pouvait que respecter son choix.
— Bon, j’y vais, merci pour ce festin, onee-san9 ! s’écria gaiement Yuudai en débarrassant son assiette.
— N’oublie pas, pour ce soir, poursuivit Rina, alors que son frère attrapait déjà son manteau pour l’enfiler.
À ce rappel, le visage du Chasseur se décomposa, mais il se ressaisit aussitôt en lui offrant un sourire rassurant :
— Bien sûr, je serai là, promit-il.
— Fais attention à toi, continua Rina, les yeux voilés d’une légère inquiétude.
Après l’avoir prise dans ses bras, Yuudai rejoignit l’entrée, se chaussa et quitta la maison.
***
La journée fila à toute allure, ce dont Yuudai ne prit conscience qu’en voyant la luminosité décliner, alors qu’il se trouvait sur le terrain d’entraînement destiné aux Chasseurs du clan, dans la vaste cour à l’arrière de la machiya.
— Le froid te rend-il mou, Jun ? blagua Yuudai en contrecarrant l’attaque de son camarade sans la moindre difficulté.
Pour toute réponse, Jun grogna et riposta. Il pivota vers le flanc de Yuudai, prêt à lui asséner un coup qui lui serait, cette fois-ci, impossible à éviter.
— Loupé, poursuivit le prodige du clan en esquivant adroitement le sabre en bois de son adversaire.
Agile et réactif, Yuudai se mouva ensuite avec autant de grâce qu’un félin et pointa son propre bâton sous la gorge de Jun, qui se pétrifia sur place.
Quand le vainqueur du duel retira son sabre avec un sourire narquois, Jun s’affaissa au sol pour reprendre son souffle, puis se mit à rire à gorge déployée :
— Kuso10, Yuudai, comment fais-tu ? Je ne l’ai vraiment pas vu venir !
L’intéressé balaya les fines mèches de cheveux qui lui barraient le visage et fit un pas vers Jun, de quatre ans son aîné.
— Tu regardes au mauvais endroit. Concentre-toi d’abord sur mon bassin, car c’est là, au niveau de mon centre de gravité, que je viens m’équilibrer avant de bouger et attaquer. C’est furtif, mais tu finiras par le voir et même le sentir sans t’en rendre compte, expliqua-t-il à son ami.
La mâchoire de ce dernier se crispa, comme s’il essayait de se remémorer mentalement le duel en mobilisant toute sa concentration pour l’analyser d’un œil nouveau. Puis, il se redressa promptement, prêt à réessayer avec encore plus d’entrain :
— D’accord, recommençons ! s’engaillardit-il en agrippant fermement son bâton.
Une lueur brilla dans les yeux des deux Chasseurs, qui se mirent en position, s’apprêtant à engager un nouveau duel quand quelqu’un déboula dans la cour et les interrompit :
— Orochi est de retour ! s’époumona la nouvelle arrivante, alertée.
Yuudai et Jun échangèrent un regard et baissèrent simultanément leurs sabres. La jeune femme, haletante, passa les mains dans ses cheveux courts pour les remettre en place. Seul membre féminin du clan, Nori semblait avoir couru un marathon pour arriver jusqu’à eux.
— Il veut tous nous parler. Maintenant ! lança-t-elle d’un souffle saccadé. Et vu sa mine grave, je pense que ça ne va pas nous plaire.
